Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/10/2017

En forêt

          

          Je m'en souviens comme si c'était hier.

          Je me réveillai au milieu de la nuit dans une forêt. Nous étions en hiver, mais il ne faisait pas froid. Je savais que c'était l'hiver car il n'y avait pas de feuilles aux branches des arbres. Je n'étais jamais allé dans une forêt, mais je savais que c'en était une car j'en avais déjà vu dans des livres. La lune qui brillait dans le ciel donnait une lumière sombre qui avait du mal à éclairer le sol.

          Je failli dire "où suis-je ?" mais je me retins. J'ai toujours eu une peur horrible du ridicule et malgré mon jeune âge cette réflexion me parut beaucoup trop littéraire au vu de ma situation.

          Je regardai autour de moi. Je ne voyais pas grand chose en fait. Je n'entendais aucun bruit non plus. Quelle direction aurais-je dû prendre ? Toutes pour moi étaient pareilles. En plus je me souvins avoir entendu dire – mais par qui ? - que quand on se perdait en forêt on tournait en rond et qu'on revenait immanquablement sur ses pas. Peut-être que si j'essayais de tourner en rond réussirais-je à aller tout droit ? Mais comment en être sûr ? De plus en plus j'avais le sentiment d'être plongé au coeur d'un mystère insondable dont on n'arrive pas à trouver la moindre extrémité. Comment dérouler un fil si on n'en tient pas le bout ?

          Au bout d'un moment je me dis que j'étais dans un rêve. "C'est ça pensai-je, un rêve et je vais bientôt me réveiller !"

          Mais rien ne se passait ; j'attendais mais rien ne se passait.

          Et puis, au bout d'un certain temps je commençai à distinguer quelque chose. Ce n'était pas une forme, mais plutôt une petite lumière qui vibrait et tintait légèrement. La chose s'approcha de moi. J'entendis une petite voix cristalline me demander qui j'étais.

          - Je suis perdu lui dis-je, aidez moi

          - Je vois que tu es perdu me dit la petite voix, mais je te demande qui tu es.

          - Je suis "Mon petit chéri" répondis-je, mais je ne sais pas où je suis, je suis perdu ...

          - Oh, mon petit chéri, dit la voix comme c'est triste ... Je pense que tu es un petit homme, c'est très embêtant !

          - Pourquoi, lui demandai-je, pourquoi est-ce embêtant ?

          - Eh bien, dit la voix, nous les fées n'allons jamais dans le monde des hommes, ils ne sont pas très gentils avec nous ; et nous n'aimons pas non plus qu'ils viennent dans notre forêt ...

          - Aidez moi, lui dis-je ; j'aime les fées, j'en ai déjà vu dans des livres. Je ne suis pas méchant. Ma maman m'appelle toujours "mon petit chéri " parce que je ne suis pas méchant.

          - Je vais essayer de t'aider dit la fée. Il y a un campement là bas, à quelques heures de marche, où il y a des hommes avec qui je fais du commerce de temps en temps.

          - Ils vont pouvoir me ramener à la maison ? Demandai-je

          - Certainement, certainement ; ils ont l'habitude tu verras, ce sont des marchands d'enfants.

19/10/2017

Une lamentable histoire !

Une lamentable histoire !

Au XVIII° siècle il y avait un brave homme nommé Robinson marié à une femme fort volage. Il ne s'en rendait pas compte et comme il était très amoureux de sa femme qui était très jolie il ne s'en éloignait jamais beaucoup. Ceci ne faisait pas les affaires de la belle : elle aimait bien son mari qu'elle trouvait très gentil, mais comme il était passablement plus âgé qu'elle, elle cherchait sans cesse des stratagèmes pour l'éloigner un peu et s'acoquiner avec de jeunes galants.
Un jour, la jeune femme, qui s'appelait Zoé, dit à son mari :
" Écoute Robinson, je sais qu'il y a un pays dans les mers du sud où l'on trouve des perles à foison et où il y a des cailloux d'or qui jonchent les rues. J'ai appris que demain un bateau partait pour ce pays merveilleux. Je voudrais que tu t'y embarques pour me rapporter un plein coffre de ces joyaux, que je sois la plus belle quand nous allons danser ..."
Le brave homme qui aimait sa chère Zoé n'hésita pas une seconde et s'embarqua dès le lendemain. Il naviguèrent plusieurs semaines puis un jour le bateau fut pris dans une tempête et sombra en se brisant sur un récif alors qu'il cherchait à se réfugier à l'abri du vent derrière un ilot rocheux. Robinson réussit à s'accrocher à des planches qui dérivaient et au bout de quelques heures s'échoua sur une ile déserte. Il vit que tous ses compagnons avaient disparu.
Il resta là plusieurs années avant d'être enfin retrouvé et vécu des aventures extraordinaires qu'il serait trop long de raconter ici.
Je voudrais juste souligner la morale de cette lamentable histoire :
Tout cela arriva parce que Robinson cru Zoé ....

19/09/2008

La crise économique ou le paradoxe des deux antiquaires

La crise économique ou le paradoxe des deux antiquaires



Sur une route nationale, à la sortie d'un village à 50 km de Paris, il y a deux antiquaires. Leurs boutiques se trouvent l'une en face de l'autre, de part et d'autre de la route. Pierre et Paul sont les noms de nos deux antiquaires. Leur clientèle est essentiellement constituée de parisiens qui passent le week-end et visitent l'une et l'autre des deux boutiques.
Un lundi Paul qui regarde distraitement les voitures passer sur la route nationale en attendant le client voit Pierre qui accroche un tableau dans sa vitrine. Curieux, Paul traverse la route pour examiner le tableau que Pierre vient de mettre en vente. C'est un joli tableau : il représente un paysage avec une rivière et une femme nue couchée dans l'herbe en train de manger une banane. Extraordinairement, Paul trouve que le prix affiché que l'on peut voir sur l'étiquette est très peu cher : 100 euros, ce n'est rien ! Il se dit que Pierre n'a pas eu les yeux en face des trous ce jour-là et entre dans la boutique pour acheter le tableau.
De retour chez lui Paul installe le tableau dans sa vitrine et y marque le prix de 200 euros. Il est heureux d'avoir fait une bonne affaire aussi facilement et pense que Pierre, finalement, n'est pas très malin.
Pierre, pendant ce temps là, se dit qu'il a été stupide et que bien sûr, ce tableau valait beaucoup plus que cent euros. Il y pense toute la nuit et dès le lendemain matin retraverse la rue pour racheter le tableau à Paul. Il le ramène chez lui et le remêt en vente dans sa vitrine au prix de 300 euros. Bien sûr, dès l'après midi, Paul le rachète et le remêt en vente au prix de 400 euros. Ainsi de suite jusqu'au vendredi soir où le tableau se trouve dans la boutique de Paul et finit par valoir 1000 euros. Mais dès le samedi matin, alors que Pierre, toujours en proie au doute se prépare à traverser la route nationale pour racheter le tableau et réparer son erreur, il voit un parisien qui arrête sa voiture devant la boutique de Paul et repart au bout de deux minutes avec le tableau sous le bras. Sidéré, il regarde la voiture s'éloigner et le tableau disparaître, puis il traverse la route en courant et crie à Paul :
- " Mais tu es fou de l'avoir vendu, un tableau qui nous rapportait 100 euros chacun par jour ."
C'est une histoire connue, on se la raconte de temps en temps dans le milieu de la brocante.
Supposons maintenant que ce samedi matin là le parisien ne soit pas passé parceque le prix de l'essence avait beaucoup augmenté et qu'il ait préféré rester chez lui pour le week-end.
Nos deux antiquaires auraient continué à jouer leur petit jeu déconnecté de toute réalité et le prix du tableau aurait augmenté de manière irréaliste.
Et puis un jour, devant l'énormité du chèque et tenant compte du resserrement du crédit, le banquier de Paul aurait décidé de rejeter le chèque de Paul et de ne pas honorer sa signature. Bien sûr, pour tous les deux, la situation aurait été absolument catastrophique : l'un n'aurait plus le tableau et l'autre n'aurait plus le moyen de le payer et tous les deux attendraient l'hypothétique passage d'un parisien qui peut-être, finalement, trouverait que ce tableau, fort joli, certes, est beaucoup trop cher !
En attendant le parisien, que pourrait-il se passer entre les deux et combien au bout du compte chacun aurait-il perdu ?

10/12/2007

Fable : Le lapin et la mouche

Le lapin et la mouche


Un lapin qui courrait s'enfuyait dans la lande,
Une mouche qui volait lui fit cette demande :
Hé monsieur du Lapin, où cours tu donc si vite ?
Vois, là, dit le lapin, un aigle me regarde,
S'il vient à m'attrapper j'en serai welsh-rabbit
J'aime autant m'échapper et qu'enfin Dieu me garde !

Eh, comment, dit la mouche, tu as donc peur d'un aigle ?
Chaque jour insouciante je fais voler mes ailes
Et je me fiche bien des rapaces qui regardent
Ils doivent bien voir de loin que je suis sur mes gardes
Et que j'ai dans mon sac des tours et des ficelles
Qui comme des talismans me protègent des aigles.

Vraiment dit le lapin, un être aussi petit
Peut être par les dieux bien armé de magie ?
Mouche ma soeur donne moi quelques tours
Qu'aussi je puisse défier les faucons et autours
Grace à la science qu'en toi tu certifies,
Et regagner ce soir le lieux de mes orgies.

La mouche qui plastronnait se gonfla les poumons
Et finit illico dans le bec d'un pinson.
Comme quoi, dit le poète, il ne suffit donc pas
D'être trop méprisé des princes de la Terre
Pour se croire à l'abri de la faim ordinaire,
Et ne jamais courrir le risque d'un trépas.

Encore des plus petits et des moins redoutables
Il faut se protéger quand on se met à table
si l'on veut éviter pour se voir admirer,
D'être comme l'invité qui paye le repas.

27/11/2007

Archéologie

Archélologie



     Il y a un problème qui fait le désespoir de bien des égyptologues : Depuis le début des recherches en égyptologie des dizaines de monuments et de sépultures ont été perdus, quasi définitivement enfouis sous des milliers de tonnes de déblais. En effet, chaque fois que l'on creusait quelque part, la difficulté de transporter tous les matériaux issus des fouilles faisait que l'on se contentait de les déverser quelques mètres plus loin, sans réaliser que l'on était peut-être en train d'ensevelir des merveilles que l'on rendait inaccessibles.

...................................


     Origène avait une méthode de rangement qu'il qualifiait d'à la fois simple et naturelle : le rangement par sédimentation, c'est à dire qu'il se contentait de poser sur une grande table qui lui servait de bureau tous les différents papiers qu'il accumulait dans le cadre de son activité professionnelle. Il y avait aussi bien des factures que des publicités, des commandes de clients ou des lettres personnelles. De manière logique, les plus anciens se trouvaient en dessous et les plus récents dessus.  La seule chose à laquelle il devait prendre garde était de ne rien égarer, mais enfin, il était bien rare dans sa maison aux fenêtres toujours closes qu'un coup de vent emportat quelque papier et quand l'un d'entre eux tombait au sol il essayait de la ramasser avant qu'il ne soit complètement recouvert par la poussière. De temps en temps, c'est à dire à peu près une fois par an, il donnait un grand coup de collier et s'attelait à sa comptabilité. Il commençait par y penser trois mois avant, paniquait pendant le dernier mois et se mettait vraiment au travail quand sa comptable lui téléphonait pour prendre de ses nouvelles.
    Une des causes de son découragement devant les tâches administratives était le sentiment qu'il avait d'être devant un langage inconnu, quasi hiéroglyphique. Mais de temps en temps, il avait besoin d'un papier, soit une facture à payer, soit une déclaration à remplir ou une commande à honorer et se mettait vraiment à la chercher à partir du moment où il recevait des rappels. Alors, s'il se souvenait à peu près de l'endroit où il l'avait posée, il se mettait à fouiller dans son tas de sédiments papelardiers. Il commençait à soulever quelques poignées de papiers en essayant de ne rien déplacer pour ne pas compromettre sa méthode de rangement "naturel". De temps en temps il avait de la chance et trouvait assez facilement le document objet de sa recherche, mais assez souvent il ne trouvait pas. Alors ses fouilles devenaient de plus en plus frénétiques. Il ôtait à gauche et redéposait à droite, fouillait au milieu pour finalement revenir là où il avait déjà regardé et peu à peu, envahi par le stress soulevait des tas de papiers au hasard et les redéposait n'importe où, là où il trouvait de la place. Il ne procédait pas de manière logique et rationnelle car cela l'aurait obligé à TOUT ranger d'un coup, et il n'en avait ni le temps ni le courage. Alors, soulagé, il finissait par saisir l'occasion d'une lettre de rappel pour régler le problème et abandonner sa recherche.
     Et puis, quand la date fatidique de sa clôture d'exercice arrivait il se mettait à la tâche et entreprenait de trier document par document  tout ce tas immense, fruit de l'accumulation de toute une année de correspondance publicitaire et administrative. Le pire est qu'il y arrivait : ce qu'il avait considéré comme un véritable travail pharaonique finissait toujours s'accomplir du moment qu'il était coincé par le calendrier et n'avait plus d'échappatoire. Même, il se sentait bien, libéré d'une espèce de montagne névrotique et envahissante qui l'avait terrifié pendant des mois.
     Alors, quand sa tâche était finie et qu'il avait même réussi à prendre un peu d'avance sur le travail de l'année suivante il se considérait très fier de lui et se disait qu'il avait une méthode personnelle qui s'appelait : "fouilles et sédimentation".

25/11/2007

Le bon roi et le dernier sujet

Un roi était un très grand roi. Il régnait sur un pays immense et sur un grand nombre de sujets. Son pouvoir était absolu, mais c'était un bon roi, juste et généreux. Il savait distribuer à son peuple les revenus de son immense fortune, ce qui fait que ses sujets ne rechignaient jamais à accomplir les tâches et même les corvées que leur roi leur demandait. Ses sujets étaient comme ses enfants et lui était comme un père qui veille avec affection sur sa famille.
Pour son malheur, ce roi n'avait pas de descendant. L'âge était venu sans qu'il s'en aperçoive, tant il était absorbé par son travail quotidien pour le bien de son royaume, et la reine son épouse ne lui avait pas donné d'enfant. C'était une question qui le préoccupait : il avait vu d'autres royaumes verser dans les guerres civiles après la disparition d'un monarque juste et cette question le hantait. Il avait peur que certains, parmi les plus en vue de ses sujets, ne se battent pour le pouvoir qu'il viendrait à laisser vacant au jour de sa mort. Il ne voulait pas faire entrer en disgrace les plus méritants, ni non plus favoriser certains qui n'avaient guère de mérite. Mais il sentait bien que parmi tous ceux de ses sujets qui auraient pu prétendre diriger un jour le royaume il était incapable de faire un choix : chacun avait ses qualités et il n'aurait pas été juste de favoriser l'un plus que l'autre.
Après des années de réflexion il résolu de partager son royaume entre tous ses sujets, de le morceler afin de donner à chacun une part égale. Chacun serait ensuite libre de faire fructifier sa parcelle comme il l'entendait et la félicité pourrait continuer de régner dans l'égalité et la liberté. Par chance, son royaume se trouvait au centre d'une vaste plaine ; la terre était également bonne partout et l'eau y était abondante : si aucune rivière ne coulait à travers le royaume il était par contre facile de creuser des puits peu profonds qui permettaient d'accéder à une eau claire et fraiche. Comme il n'y avait guère d'enjeu sur le choix des parcelles ses géomètres n'eurent aucun mal à en tracer les contours : par facilité chacun s'accomoda de celle qui se trouvait la plus proche de chez lui et tout se passa le mieux du monde.
Pourtant un matin le roi reçu la visite d'un de ses sujets qui lui présenta une étrange requète :
"Majesté, lui dit-il, je voudrais vous remercier pour ce don que vous faites à chacun. Pourtant, moi je n'ai pas l'âme d'un laboureur ni celle d'un éleveur. Je n'ai envie de planter ni des fleurs ni des légumes, je ne cherche pas à élever des vaches, des chevaux ou des moutons ; je n'ai que faire de forêts et n'ai pas l'intention de construire une usine de scierie, de filature, ni même de boucherie".
"Que veux-tu alors ? lui demanda le roi. D'ailleurs, regarde : tu es venu en dernier, tout le monde a été servi ; tout mon royaume est partagé et il ne me reste pas le moindre petit bout de terre à te donner. Pourquoi n'es-tu pas venu en même temps que les autres ?
"Je vous l'ai dit majesté, je n'étais pas intéressé par ce type de parcelle, et je ne voulais pas compliquer le partage. Par contre, à la question de savoir si tout est déjà partagé, je puis facilement offrir à votre majesté une solution qui me conviendrait et qui ne prendrait que peu à chacun.
"Parle dit alors le roi, je t'écoute.
"Je me contenterai, dit le sujet, d'une bande de terre d'un mètre de large prise en façade de chacune des parcelles. Il faudra bien sûr que cette bande de terre soit d'un seul tenant du début à la fin.
"Est-ce que cela ne sera pas un peu gênant pour les autres demanda le roi ? Si chacun veut visiter son voisin il sera obligé de traverser ta terre et risquera de piétiner tes plantations...
"Il n'y aura pas de problème dit le sujet, je laisserai chacun libre de traverser ma terre à sa guise et dans n'importe quel sens, d'ailleurs je ne désire pas faire de plantations.
Cette requète parut un peu étrange au souverain, mais comme il n'y voyait rien qui pouvait troubler l'ordre de son royaume il acquiesça à la proposition et ainsi fut fait.
Ceci fait, le sujet, délimita sa parcelle comme il l'avait dit au roi. Il y déversa des chariots de cailloux et de gravier pour en durcir le sol et le rendre définitivement impropre à la culture. Puis il construisit de loin en loin de petites maisons qui étonnèrent tous ses voisins.
"A quoi te sert-il, lui demandaient-ils, de construire la chambre à un kilomètre de la salle à manger et à un kilomètre encore de ce que je suppose être la cuisine ?
"Vous verrez, vous verrez, leur répondait-il tout en continuant son labeur.
Et pendant ce temps là, chacun s'activait sur sa parcelle pour y faire pousser qui des pommes de terre, qui des navets, qui du blé ou des poulets, mais au bout de quelques temps ils eurent besoin de se reposer et cherchèrent à échanger les produits de leur travail.
"Et toi, qu'as tu fait ? demandèrent-ils au dernier sujet, celui qui avait eu une requète bizarre.
"Moi, dit-il, j'ai fait une route que vous devrez tous emprunter pour vous rendre chez les uns ou chez les autres. Et sur cette route j'ai construit de petites maisons qui seront des magasins où vous pourrez venir vendre vos produits et où chacun pourra venir les acheter. Pour ce service que vous utiliserez en toute liberté vous n'aurez qu'à me verser quelques pièces chaque fois que vous ferez des affaires grâce à moi ; je ne vous demanderai rien d'autre.
Ainsi fut fait, et le vieux roi vit qu'il pouvait mourir en paix car il avait trouvé quelqu'un pour mettre de l'ordre dans son royaume.
Peu à peu le dernier sujet s'enrichi et plus les affaires se développaient plus il s'enrichissait. Il racheta le château du vieux roi et peu à peu, les autres sujets prirent l'habitude de le considérer comme si il avait lui-même toujours été le roi.

23/01/2007

Une nuit d'Enfer

     Paris.
     Je crois que je dormais profondément. Je dis je crois car je n'ai aucun souvenir sur les instants qui précédèrent mon réveil. Je me souviens seulement du moment où je m'étais couché, la veille au soir, très fatigué par plusieurs jours de voyages, de visites, de rendez-vous et de repas trop longs et trop arrosés, et où, la lumière à peine éteinte, je m'étais laissé sombrer dans une disparition délicieuse, un abandon total et douillet au fond d'un lit chaud au matelas un peu mou, le corps recouvert d'une couette en duvet d'oie, idéalement légère et confortable.
     Je fus réveillé brutalement par le bruit d'un moteur de camion qui ronflait dans la rue au bas de l'immeuble. Le moteur ne se contentait pas de tourner mais le chauffeur en plus donnait de grands coups d'accélérateur pour augmenter le régime du moteur, comme quelqu'un qui en hiver veut faire chauffer sa mécanique avant de démarrer. Cela dura de longues minutes, beaucoup plus qu'il n'était nécessaire à quelqu'un qui se met en route le matin et s'apprête à s'en aller. Au bout d'un moment je senti la colère monter en moi. Je regardai l'heure à mon réveil électrique et vis qu'il était quatre heures du matin. Manifestement ce gars là n'en avait rien à fiche de réveiller toute la rue et d'empêcher des dizaines de personnes de dormir.
     Je me senti pris d'un désir de violence, j'avais envie de lui lancer quelque chose par la fenêtre, n'importe quoi, une bouteille vide ou un objet qui au moins casserait le pare-brise de son véhicule et lui ferait comprendre ce que son comportement pouvait provoquer. Je suis habité de temps en temps par de tels sentiments quand je me sens victime d'une injustice. Heureusement je ne passe jamais à l'acte ; mais cela me permet de me libérer, de ne pas subir de souffrance en étouffant la douleur et au final d'être plus décontracté quand je dois faire face à ce qui me tourmente.
     Je décidai quand même de me lever et d'aller voir par la fenêtre de quoi il retournait. J'ouvris les volets métalliques et, nu comme un ver, je m'engageai sur le balcon en essayant de garder dans la pénombre la partie inférieure de mon corps.
     Ce que je vis fit tomber instantanément ma colère comme une chose inutile qu'on jette sans regrets. Un camion de pompiers était stationné dans la rue et avait déployé sa grande échelle. Tout en haut, un brancard était fixé dans la nacelle et l'opérateur essayait d'atteindre le sixième étage de l'immeuble voisin. C'était une manœuvre difficile, qui demandait beaucoup de patience et de précision, et chaque fois qu'il manipulait son engin le moteur du camion accélérait automatiquement pour fournir un surcroît d'énergie. Voyant qu'il n'y avait rien à faire et commençant à être pris par le froid je retournai me coucher et me mis un oreiller sur la tête pour essayer de me rendormir.



     Normandie.
     J'étais rentré chez moi après mon week-end parisien, comme tous les lundis soir. Ma maison est en fait une maison double. La partie habitation, par devant, que rien ne distingue des maisons voisines si ce n'est qu'elle a des fenêtres à petits carreaux et que sa façade est mangée par une glycine, et la grange, par derrière, qui est constituée d'un seul espace sans mur ni plancher et dans lequel j'ai seulement installé un certain nombre de plates-formes en quinconce auxquelles on accède par tout un jeu d'échelles de meunier, un peu comme dans les dessins de Escher, avec cette seule différence que le haut reste toujours le haut et que le bas ne prend jamais sa place. Où qu'on soit dans la grange on peut embrasser du regard l'ensemble du bâtiment et c'est cette unicité qui justement me plaît. C'est dans cet espace que je range toutes mes collections de tableaux, de dessins, de gravures et de livres rares et précieux, toute l'accumulation provoquée par une vie entière à la recherche de pièces curieuses, de manuscrits uniques et d'objets étonnant.
     Une fois dans le maison je me rendis compte qu'il y avait de la lumière dans la grange. J'en fus étonné car je n'y ai pas installé l'électricité. De jour, elle est éclairée par des lucarnes dans le toit et deux petites fenêtres à hauteur du premier étage et de nuit, je ne m'y rends qu'à l'aide d'une baladeuse. Je ne risquais donc pas d'avoir oublié la lumière et de plus, vivant seul, il n'y avait personne qui put s'y rendre à part moi.
     Saisi d'anxiété je me rendis donc immédiatement dans ce bâtiment afin de constater ce qui se passait.
     Mon frère jumeau était là. Je ne savais pas comment il était entré car il n'avait pas ma clé mais il était là. Il s'était installé un coin avec un lit sur une des plates-formes et avait posé des bougies partout pour donner de la lumière. Il y avait des bougies au sol, des bougies sur les livres et les rayons de bibliothèque, des bougies sur les piles de gravures et de dessins, sur les marches des échelles de meunier et les poutres de la charpente, et toutes ces bougies donnaient une lumière blafarde et chancelante qui vacillait au moindre courant d'air.
     J'en fus horrifié !
     « Tu es fou, lui dis-je ; tu vas mettre le feu ! »
     Pour toute réponse il se contenta d'éclater de rire et de me reprocher une inquiétude maladive et irraisonnée.
     Et justement, pendant qu'il disait cela, une bougie posée sur un tas de gravures se renversa et communiqua sa flamme aux papiers sur lesquels elle était tombée. Je me précipitai dans les escaliers pour tenter d'intervenir et pendant ce temps là mon frère Pascal, qui s'était rendu compte de sa bêtise, essayait aussi d'arrêter le début d'incendie. De ses pieds il piétinait le tas de gravures enflammées, sans aucun égard pour les eaux-fortes tirées sur papier de chine fragile ou les lithographies sur hollande resplendissant. Mais il tentait d'éteindre les flammes et après tout, les désastre étant entamé, autant essayer de sauver ce que l'on pouvait sauver. Mais hélas, en même temps qu'il piétinait et cherchait à écraser les flammes, dans son affolement d'autres bougies s'étaient renversées et des flammèches s'envolaient et allaient communiquer l'incendie aux diverses plates-formes. Ce fut une ruée infernale. Nous courions de feu en feu, armés de couvertures et de bâches, pour tenter d'étouffer ce monstre dévorant. Nous étions aveuglés par la fumée, saisis de quintes de toux abominables, nos poumons nous brûlaient et nos yeux nous piquaient et je ne sais comment, nous réussîmes à nous rendre maîtres de l'incendie.
     Nous restâmes un long moment hébétés, nous attendant sans cesse à voir les flammes reprendre à un endroit ou un autre, mais finalement, le temps passant, nous fûmes heureux de voir que nous avions vaincu et que tout danger était écarté.
     Les dégâts étaient sans doute immenses, des pièces uniques avaient du disparaître ou étaient à jamais endommagées, mais il était bien trop tôt pour faire un bilan et seulement le lendemain, à la lumière du jour, je pourrais me faire une idée du désastre que j'avais subi.                                                                                           Soudain j'entendis un bruit bizarre, comme celui d'une douche qui coule fort, mais très fort, extrêmement fort, et en un instant nous fûmes trempés, inondés :  les pompiers de la nuit précédente étaient arrivés et avaient entrepris de noyer tout ce qui avait échappé aux flammes !    

 

     Quand je me réveillai j'étais encore à Paris, couché dans mon lit des week-ends. Tout allait bien, et d'ailleurs je n'ai pas de frère jumeau.  

07/12/2006

Conte d'hiver


C'était hier. J'étais allé faire un tour à la plage histoire de respirer quelques minutes le vent glacé qui soufflait du nord. Du haut de la dune, de là où s'arrêtait la route, je voyais les rouleaux gris de la marée qui montait et envahissait cette grève mélangée de sables et de vases qui s'étend depuis Saint Jean jusqu'au fond de la baie. Sur le bord de la plage on voyait des traces de chevaux qui étaient venus s'entraîner là plus tôt dans la matinée et que l'on faisait galoper dans le sable mou pour leur fortifier les membres.
J'enfilai une paire de bottes en caoutchouc que je gardais toujours dans le coffre de la voiture et je descendis vers l'eau. J'aime l'eau ; comme il y a des incendiaires qui sont fascinés par le feu, je suis fasciné par l'eau. Je n'ai jamais provoqué d'inondation mais chaque fois que je vois des prés envahis par une rivière je suis en extase devant la beauté du spectacle. Le moindre étang, la vue d'un canal, le cours sinueux d'une rivière sont des images qui me ravissent ; alors la mer, cette étendue vivante, magique et d'une force incommensurable, je pourrais rester des heures à la regarder, à l'écouter, la sentir.
La marée montait rapidement. Les petites vagues frisées d'écume courraient les unes après les autres et cherchaient les moindres creux de ruissellement dans lesquels elles pourraient avancer encore un peu plus vite. Souvent on dit que dans la Baie la marée avance à la vitesse d'un cheval au galop ; ce n'est jamais vrai et c'est sans doute quelque poète à la recherche d'une image forte qui est à l'origine de cette légende que les habitants des villages côtiers se plaisent à répéter pour impressioner les touristes. Néanmoins c'est toujours une vision étonnante que cette masse d'eau qui parait sans limite et se déplace sans cesse avec une régularité d'horloge.
Soudain je vis une forme sombre qui bougeait lentement entre deux eaux à quelques dizaines de mètres de moi. Je pensais tout de suite à un baigneur à cause de la forme allongée et de la masse du corps que j'entrevoyais de loin, mais je réfléchis que ce n'était pas possible en cette saison ; cela devait être une sorte de gros poisson qui s'était aventuré en ces eaux peu profondes. Je suis habitué à voir des phoques dans la Baie, soit lors de mes promenades en bateau, soit directement depuis le rivage quand ils viennent pêcher en certains endroits. On voit en général surgir une tête ronde qui regarde autour d'elle avec un air étonné, inspecte le paysage et se donne le temps de respirer avant une nouvelle plongée. Mais on ne voit jamais le corps des phoques s'ils ne sont pas étendus sur le sable à se reposer. Là, manifestement, ce n'en était pas un ; c'était d'ailleurs un plus gros animal dont la présence était complètement inhabituelle dans la région. L'eau, qui menaçait de passer par dessus mes bottes à chaque vaguelette, m'empêchait d'approcher plus près, mais l'animal lui même venait inexorablement vers le rivage et au bout d'un moment je vis clairement qu'il s'agissait d'une sorte de dauphin.
J'avais souvent vu à la télévision des reportages sur ces cétacés qui, pris d'une sorte de folie ou désorientés par un parasite ou une maladie qui les privait de leur sens de l'orientation, se jetaient sur les plages et allaient ainsi à une mort certaine. Parfois, des volontaires qui se trouvaient là réussissaient, à force de d'entêtement et de persuasion à les faire rebrousser chemin et repartir vers le large. Cela réussisait rarement, mais parfois cela marchait ; il suffisait peut-être de temps en temps d'une intervention extérieure pour que leurs sens reviennent, un peu comme ces très jeunes enfants victimes d'un cauchemard contre lequel les parents ne peuvent rien faire et que la simple venue d'un médecin suffit à appaiser. Je m'avançais vers l'animal afin de tout tenter pour lui venir en aide. Je sentis aussitôt l'eau glacée envahir mes bottes et remonter le long de mon pantalon jusqu'à mi-cuisse.
C'est en février que la mer est la plus froide, qu'elle a perdu lentement toute la chaleur quelle avait emmagasiné pendant la belle saison et qu'elle n'a pas encore vu de belles journées qui lui permettraient de se réchauffer. De surcroît, le vent du nord qui soufflait était glacial et je compris très vite que je ne pourrais pas rester longtemps dans cette position. Je m'approchai du dauphin jusqu'à le toucher et me frottai contre lui afin de lui faire sentir ma présence. Il se tourna sur le côté et je vis un petit oeil étonné qui me regardait. Il n'était pas effrayé et je ne sentais pas non plus en lui d'agressivité. Je le carressai un peu puis, le prenant à bras le corps, j'essayai de le faire changer de direction. L'animal se débattit et m'échappa en un seul coup de queue. Il se rapprochait de plus en plus du rivage. Je revins près de lui et tentai, en faisant obstacle de mon corps, de lui interdire le chemin de la plage. Il était vigoureux et je dû bientôt entamer une lutte au corps à corps pour tenter de le faire changer de direction. Vu le peu de profondeur de l'eau à l'endroit où nous étions son ventre devait certainement toucher le sable ce qui lui ôtait une partie de sa force et m'aidait dans mon travail ; mais la mer était toujours en train de monter et le front où nous menions cette lutte pacifique reculait sans cesse. Je pensai que tant que nous serions à marée montante j'aurais une chance de lui faire rebrousser chemin, mais que dès que le flux s'inverserait il serait beaucoup trop lourd pour que je puisse faire quelque chose s'il arrivait à s'échouer sur la grève. Je n'avais pas non plus le temps d'aller chercher de l'aide : quitter la plage, aller à ma voiture qui se trouvait à près d'un kilomètre et de là au village où il me faudrait encore trouver des gens disponibles et intéressés au sauvetage d'un dauphin, ce n'était même pas la peine d'y songer. Encore en été il y aurait eu des touristes ou des vacanciers qui auraient été heureux de venir me prêter main forte dans cette aventure, mais à cette heure ci, en cette saison, il ne restait au bourg que des personnes agées qui auraient été incapables de la moindre aide quelle que fut leur bonne volonté. J'étais seul, irrémédiablement seul dans cette lutte contre la mort de cet animal obstiné qui s'entêtait à se jeter sur la plage. Je commençais à greloter et à me demander si ce que je faisais n'était pas complètement vain devant la volonté qu'affichait le dauphin. Mais chaque minute était une minute de gagnée et si je réussissais à suffisament l'agacer il finirait peut-être par repartir dans l'autre sens. Soudain je vis avec effroi que la mer avait céssé de monter. Encore quelques instants et elle entamerait son reflux et c'en serait alors fini de ce noble poisson si je n'avais pas réussi à lui faire faire demi-tour. Je redoublai d'efforts pour l'empêcher de s'échouer et le maintenir dans l'eau. C'était un travail exténuant dans cette mer gelée. J'étais maintenant entièrement trempé, j'avais l'impression que mille aiguilles me pénétraient le corps et je commençais à sentir un grand froid intérieur qui me disait clairement que je ne pourrais pas continuer longtemps à rester ainsi dans l'eau. Je sentais venir le vent désolé de la défaite en même temps que mes forces commençaient à m'abandonner.
Soudain j'entendis des claquements secs et répétés qui venaient du large. Je levai la tête et je vis, à quelques dizaines de mètres de là, encore en eau suffisament profonde, un deuxième cétacé qui venait vers moi. Mais celui ci n'avait pas du tout le même comportement calme et résolu. Au contraire, il allait et venait le long de la plage sans s'approcher trop du rivage et lançait des appels affolés en faisant claquer son bec et en poussant de petits cris pointus. Que se passa-t-il alors réellement dans l'esprit de mon dauphin ? Je l'ignore, mais dès ce moment là il marqua une hésitation dans les mouvements qu'ils faisait pour échapper à ma prise. Il était lourd, et je ne réussissais pas véritablement à le tirer du sable pour le refouler vers le large, mais de lui même, en quelques soubressauts, il regagna la mer et rejoignit son congenère qui l'appelait. Je les vis se frotter amoureusement l'un contre l'autre pendant quelques instants puis ils disparurent dans les vagues sans plus se retourner.

14/09/2006

Il aimait les inondations...

     Il aimait voir les paysages inondés, les rivières qui débordent, les grandes marées qui sortent de leur réserve.

     Régulièrement, au printemps et à l'automne, il guettait sur les journaux télévisés les images de catastrophes aquatiques, les toits qui dépassent à peine des flots, les voitures emportées par le courant. Il sentait bien que sa fascination était morbide, mais il n'y pouvait rien : il était irrésistiblement attiré par l'eau, il en avait besoin en permanence et n'aurait jamais imaginé vivre ailleurs que près d'un lac ou d'une rivière. Dailleurs la noyade était la seule mort qui ne l'effrayait pas : étant bon nageur il savait qu'il pourrait continuer à se battre jusqu'à la dernière minute, jusqu'à son dernier souffle, et que jusqu'au bout l'espoir et la vie seraient là.

     Quand il pensait à son plaisir il se comparait parfois à un incendiaire tant il sentait que sa fascination pour l'eau était proche de celle qu'on peut ressentir pour le feu. Mais il avait le sentiment sécurisant qu'il ne serait jamais à l'origine d'une de ces catastrophes tant elle dépassaient en force et en volume ce qu'un homme seul peut causer. Alors il se contentait d'attendre l'hiver pour admirer en secret ces endroits que l'eau envahissait régulièrement.

07/09/2006

Début septembre...

     Début septembre, quand les foules bruyantes des touristes sont reparties et que le soleil d'été darde ses derniers feux brûlants, on peut voir le long des routes d'étranges personnages dont les voitures arrêtées signalent la présence.
     N'hésitant pas à braver les morsures des ronces, franchissant les fossés pour gravir les talus, armés parfois d'un micro mais le plus souvent d'un simple panier ou d'un seau en plastique, ils écartent à la main les branches épineuses et tendent l'oreille à la recherche de leur butin.
     Leur butin, ils pourraient le chercher partout et en toute saison ; mais il n'y a que là, à la campagne et au mois  de septembre, quand la nature se détend après le grand vacarme de l'été qu'ils peuvent trouver ces petits fruits fragiles qui s'écrasent entre les doigts trop peu précautionneux et sont cachés par le moindre craquement de branche.
     Ce sont les ramasseurs de murmures...

24/06/2006

Parler d'amour

        Parler d'amour, source de tous les quiproquos.


          "Elle cru qu'il la dragait, il cru qu'elle le dragait, ils dirent oui tous les deux. L'affaire semblait bien partie, il s'intallèrent avec paresse et volupté dans cette histoire d'amour qui avait l'air d'aller de soi. Ils communiquaient par courrier, par téléphone et par Internet. Ils se livrèrent à des jeux troubles, à des échanges d'affection virtuels. Il lui dit, pour bien marquer l'affection et le désir qu'il éprouvait à son égard, des mots comme : "Je te serre contre moi", "Je t'embrasse très fort". Elle se laissait aller à cette sensation d'être prise dans les bras d'un homme, à ce besoin qu'elle avait qu'un homme la prit contre lui. Il s'enhardit un peu. Il lui dit des mots plus sensuels comme "Je te caresse, je glisse ma main dans ta culotte". Elle frémissait encore, elle frémissait un peu plus. "Mon sexe est chaud", lui dit-elle, "j'ai envie de toi". Leurs jeux érotiques ne connurent plus de retenue. Ils se rencontraient tous les jours sur Internet ou par téléphone et ils se disaient ce qu'ils se feraient le jour où ils se rencontreraient vraiment. Il l'invita à venir le voir. Il lui dit : si tu ne viens pas c'est moi qui irait te voir. C'est finalement elle qui prit le train. Ils habitaient dans des régions éloignées et ils se rencontrèrent à Paris, à l'hôtel. Au stade ultérieur ils en vinrent à se toucher, à se caresser et à vouloir s'échanger du plaisir. Ils remarquèrent l'un et l'autre quelque chose qui avait l'air d'être magique : le fait de dire des mots donnait une corporalité aux désirs. En d'autres termes, quand il lui disait "je t'aime" il se mettait à bander et quand elle entendait ces mots elle se mettait à jouir. Ils crurent qu'ils parlaient d'amour et qu'ils parlaient tous les deux le même langage. Ils se laissèrent aller dans cette confusion où l'esprit se mélangeait à la sensualité. Pour ajouter au trouble ils se rendirent compte que sur certains sujets ils avaient la même opinion. Ou plutôt que lui avait la même opinion que son mari à elle. Car déjà elle était mariée. Elle était entrée dans cette relation sans se demander ce qu'il adviendrait de sa relation avec son mari. Lui ne s'était pas posé de questions. Il l'avait prise comme elle était venue car il n'avait pas de doute sur sa propre liberté. Mais les mots n'avaient pas la même valeur pour les deux. Pour lui la vérité était quelque chose d'instantané. "Je t'aime" voulait dire "en ce moment je t'aime". Pour elle ce n'était pas comme cela. Pour elle la vérité se confondait avec l'éternité. Il vivait dans les valeurs relatives d'un monde toujours en mouvement alors qu'elle avait besoin d'absolu. Elle vivait dans l'espoir d'un monde à construire qui atteindrait un jour l'équilibre et la stabilité tandis que lui vivait avec la perception d'un univers fragile, toujours prêt à s'effondrer et à laisser la place à autre chose. Ils avaient la même opinion sur cetains sujets, mais pas sur tous les sujets. Et quand lui considérait ce qui peu à peu s'insinuait entre eux pour les séparer, elle n'avait les yeux fixés que sur ce qui les réunissait.         

Elle était fragile. Quand il la prenait dans ses bras et la serrait très fort, comme il avait envie de serrer une femme, elle lui disait qu'il lui faisait mal. La pointe de ses seins était très sensible et elle supportait à peine qu'il y touchât. Elle avait besoin d'être caressée avec délicatesse, doucement, qu'on fit monter le plaisir en elle avec attention et patience. Lui avait besoin d'être submergé par des vagues de sensualités, il avait besoin de pousser des cris de plaisir et d'entendre sa partenaire jouir de même. Pour lui plaire il acceptait de l'attendre mais peu à peu il commença à s'ennuyer. Sentant cet ennui elle prit de plus en plus de précautions pour ne pas le heurter. Mais ces précautions même l'ennuyaient : malgré la délicatesse de ces attentions - dont il était conscient - il avait de plus en plus l'impression d'être protégé et c'est une sensation qu'il détestait. Il n'aimait pas ce qu'il était et avait besoin de se sentir en mouvement, en transformation. Pour cette raison il aimait se mettre en danger et être déstabilisé. Ce n'était pas du masochisme mais simplement le seul moyen qu'il connaissait pour repousser ses limites, pour tendre vers une image de lui plus en accord avec son idéal.         

Bien sûr cette relation ne pouvait pas durer mais il savait qu'elle allait souffrir. Alors il se mit à temporiser et fit semblant de parler d'amour..

21/06/2006

L'arbre qui cachait la forêt

          Je connaissais l'arbre qui cache la forêt, mais la fille cachée sous un point je n'en avais jamais entendu parler. Et pourtant elle m'avait dit : "Tu me trouveras sous le point". Je n'avais pas compris tout de suite mais je m'étais dit : "On verra bien". Et je suis parti comme ça, à l'aventure, à la recherche de cette fille. Et pourtant, j'ai eu de la chance ; son point elle aurait pu le faire à l'encre invisible ! Alors c'était foutu, je l'aurais jamais retrouvée !         

          Une fille cachée sous un point, vous imaginez ? Même pas besoin d'encre invisible pour passer à côté sans le voir ! Un point géométrique, c'est une figure toute théorique, ça n'a quasiment pas d'existence ! Pour le voir, il faut déjà que ce soit une surface ! Et encore, une surface, il ne faut pas la regarder de profil ! Alors un point ! Vous imaginez une fille plus timide que celle qui va se cacher sous un point ?         

          Une fois sur place, j'ai bien regardé, et bien sûr, le point, j'ai failli passer à côté ! Mais je l'ai quand même trouvé : il était là, il me crevait les yeux ! Alors je l'ai bien observé, j'ai tourné autour, et j'ai fini par le soulever. Vous savez quoi ? Elle y était ! Incroyable : j'ai soulevé le point et elle était dessous !

16/05/2006

Etymologie des points cardinaux

Etymologie des points cardinaux



Orient :  "Là où le soleil se lève". Origine du jour, des choses etc.

Occident : "Là où le soleil se couche". Fin du jour, fin des choses, là où le soleil et le jour sont occis.

Septentrion : "Pays de la septième heure" (indifférement du matin ou du soir), pays où le jour n'est jamais franc et la chaleur jamais très forte et où, même en été, le soleil ne monte pas bien haut, pas plus haut que la hauteur de la septième heure.

Midi : le mot méridion n'existe pas, nous n'avons que méridien ou méridienne, voire méridionnal. Un méridien est la ligne imaginaire sur la quelle il est partout midi en même temps et une méridienne est une chaise longue que l'on utilise pour la sieste dans les pays chauds. Donc, le Midi est le pays où, comme son nom l'indique le soleil étant toujours au plus haut, il est recommandé de faire la sieste en milieu de journée.

18/06/2005

La véritable histoire de histoire de Tristan et Iseult

La véritable histoire de Tristan et Iseult








Il était une fois un roi dont le nom était Marc qui avait un neveu nommé Tristan. Ce roi était le souverain le plus riche et le plus puissant de toute la contrée. Cependant, bien qu'ayant beaucoup d'argent et un grand pouvoir, il était très malheureux car à son royaume il manquait une reine. Et qu'est-ce donc qu'un royaume sans héritier si fortes ses armées soient-elles ?
Un jour il convoqua son neveu qu'il aimait comme un fils et en qui il avait grande confiance. « Tristan, lui dit-il, toi qui es le meilleur de mes barons et mon parent le plus cher, je vais te confier une mission de grande importance en laquelle tu devras avoir bonne clairvoyance et fine diplomatie. Il s'agit de me trouver une épouse digne d'être une reine. »
Tristan qui, bien qu'il fut prince d'un royaume voisin savait se conduire en parfait vassal, grimpa aussitôt sur le dos de son écuyer et lui cravacha vigoureusement les fesses qu'il avait fort dodues, afin de se diriger au plus tôt vers les pays du couchant qui étaient fort lointains, même en partant de Cornouailles.
Et pourquoi, me direz vous, alla-t-il vers les pays du couchant plutôt que vers les pays du levant ? La réponse est évidente : si on cherche une épouse pour fonder une dynastie, il vaut mieux une femme qui se couche qu'une femme qui se lève ! Pour le ménage, c'est autre chose...
Après bien des aventures comiques qui valent largement celles du Mont Golgotha il réussit à trouver une vierge qui attendait paisiblement que l'on vienne la déflorer. Elle avait pour nom Iseult et vivait dans le pays lointain où l'herbe est toujours verte, même en hiver. Sa mère qui commençait à s'impatienter fut ben aise de voir venir Tristan et d'apprendre de quelle mission il était chargé. Tout de suite elle enjoignit sa fille de faire ses valises et après bien des recommandations confia à la suivante de la dite pucelle une coupe emplie d'un liquide merveilleux destiné à rendre amoureux quiconque en boirait de la personne qui en avait bu en même temps.
« Encore une de casée ! Dit-elle, c'était la dernière ! »
Donc, tristan et Iseult se retrouvèrent sur le chemin du retour en compagnie d'un nombreux équipage et à bord d'une nef qui voguait fièrement vers le pays de Cornouailles. A cette époque, où les saisons n'avaient pas encore été détraquées par les bombes atomiques, il faisait toujours superbement chaud en été, les soirées étaient douces et le vent jouait du violon dans les cordages du bateau. Aussi, en quelques jours, la provision d'eau fut-elle épuisée par l'équipage assoiffé. Vint un après midi où Tristan et Iseult, après avoir cherché pendant fort longtemps une coupe de quelque chose à se jeter derrière la cravate, s'assirent épuisés contre le bastingage.
« Mon ami, dit soudain Iseult, je viens de penser à ce breuvage que ma femme de chambre tient précieusement caché dans un coffre de sa cabine. Sans doute l'a-t-elle gardé afin de se saouler le soir en égoïste. Je vais le chercher ! Ou plutôt non, viens avec moi et nous étancherons là-bas notre soif afin de n'être vus par personne !
Une goutte de ce précieux liquide suffit à les désaltérer profondément. Mais hélas, les pauvres, ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient car c'était le philtre d'amour destiné au roi Marc et à Iseult !
Ils se regardèrent surpris car ils ne savaient pas ce qui leur arrivait, mais ils comprirent qu'ils étaient profondément épris l'un de l'autre. Leurs corps, comme aimantés, se rapprochèrent petit à petit. Quand ils en eurent conscience ils allèrent plier un gourdin dans une chaloupe.
Pendant ce temps là, un marin assoiffé qui passait dans la coursive avait vu la coupe lui aussi ; et il l'avait vidée. Il ne comprit pas très bien quand il se sentit attiré vers la chaloupe où s'aimaient tendrement Tristan et Iseult. Mais c'est bien ces derniers qui furent les plus étonnés de se sentir enfilés par derrière et par devant !

09/06/2005

Les ramasseuses

medium_les_ramasseuses.jpg



Les ramasseuses



Ce matin je suis retourné sur cette plage dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois et où j'aime tant aller me promener.
C'est dans la Baie du Mont Saint-Michel : à marée basse, quand la mer s'est retirée, on peut marcher pendant des kilomètres sur le sable mouillé sans atteindre l'eau. C'est alors un vaste domaine désertique, où il n'y a que les goélands et les canards qui passent dans le ciel, avec de loin en loin seulement un tas de varech ou une ligne de desures pour attirer le regard.
Marcher dans la Baie, c'est comme marcher dans un désert ou naviguer sur l'eau : il faut avoir un but à se fixer autrement l'ennui vient très vite de ne pas savoir où aller. Si on se promène dans la campagne ou en ville on est obligé de suivre les chemins ou les trottoirs des rues. Cela nous guide et on peut toujours choisir de tourner à gauche ou à droite pour suivre une rue ou un autre chemin. Mais dans la Baie, dans cette immense étendue plate, on a toujours en permanence la totalité du paysage sous les yeux. Aller à gauche ou à droite n'a plus aucun sens : il n'y a pas de route à suivre et on peut aller partout. C'est pour cela que dans la Baie, au delà des dangers que l'on peut y trouver, il faut toujours savoir où l'on va : c'est quand on a le nez sur les choses qu'elle deviennent différentes. Il y a des coins où l'on pêche et d'autres où il n'y a rien, mais de loin tout se ressemble, surtout pour celui qui n'est pas habitué à venir tous les jours.
De loin je voyais deux silhouettes penchées que je pris pour des pêcheuses de coques.
Je décidai d'aller vers elles. C'était un but comme un autre, juste une direction dans laquelle marcher, et comme j'ai beaucoup d'amis sur cette côte je me disais que si je les connaissais cela me donnerait l'occasion de les saluer et d'échanger quelques mots.
Les coques sont par excellence le fruit de mer de la région : elles sont toujours abondantes et on commence à les pêcher dès la plus tendre enfance tant cette pêche est facile ! Souvent il n'est même pas besoin de regarder au sol : on les sent sous les pieds en marchant, il y en a des tapis entiers. Il suffit de racler le sable avec un petit râteau pour les voir apparaître et il n'y a qu'à les ramasser pour en emplir des paniers. Elles ne se vendent pas cher, mais la Baie est généreuse et des générations de pêcheurs se sont nourris du produit de leur pêche. Pour les touristes et les amateurs elles sont aussi le moyen le plus sûr de passer un bon après midi.
En m'approchant je vis que les deux silhouettes penchées m'étaient inconnues. C'était deux femmes au teint mat et aux lourds cheveux noirs relevés en chignons et dont les jupes de cotonnade colorée descendaient à la hauteur des mollets. Le bas de leurs jupes était trempé par l'eau de mer et gris de vase salée, mais elles n'avaient pas l'air de s'en préoccuper. C'était deux gitanes ; elle devaient venir de ce campement de caravanes que j'avais aperçu tout à l'heure. J'étais étonné car elles n'avaient pas de panier, ni rien où mettre leur pêche. Pourtant elles étaient penchées en avant, dans la même position que les ramasseuses de coques et avaient l'air de fouiller le sable à la recherche de quelque chose.
Je m'approchai d'elles jusqu'à presque pouvoir les toucher. La plus jeune me regarda d'un air courroucé, me montrant que je les gênais. J'hésitai un peu, puis je leur demandai ce qu'elles étaient en train de chercher. Ce fut la plus vieille des deux qui me répondit, alors que l'autre faisait semblant de ne pas m'entendre :
« Mais si, il faut répondre à cet homme là ! dit elle ; peut être qu'il a un peu d'argent et qu'il sera intéressé ! »
Puis, se tournant vers moi :
« Monsieur, me dit elle, j'ai quelque chose pour vous, pour vous donner le bonheur ! Si vous m'achetez, vous serez heureux, vous obtiendrez tout ce que vous désirez ! »
J'avais souvent entendu ce genre de boniment et je ne suis pas d'une nature crédule. Mais d'entendre cela dans un tel endroit me fit sourire.
« Ne souriez pas monsieur, me dit elle. Nous, les vieilles gitanes, nous savons trouver des choses que personne ne trouve, et même ici, même les pêcheurs les plus malins ne sont pas capables de trouver ce que nous trouvons dans la vase.
« Montrez moi, lui dis-je. Vous pouvez toujours me montrer, peut-être que j'achèterai ! »
J'avais envie de savoir ce qu'elle allait me raconter et ce qu'elle serait capable d'inventer pour me soutirer quelques euros.
Elle fouilla dans sa poche et en retira une sorte de perle ovoïde, quelque chose qui aurait pu ressembler à une larme de verre, ou à une pampille de cristal provenant d'un lustre ancien.
« Vous voyez cela ? Me demanda-t-elle ; vous n'en avez jamais vu ? Eh bien c'est ce que nous nous pêchons ici ! Et cela peut vous porter bonheur pendant une lune entière, quatre semaines de bonheur ! Vous avec déjà vu ça ? »
Je convins que je n'avais jamais vu « ça ».
« Eh bien me dit-elle, si vous le voulez donnez moi tout de suite un billet de cent euros, et je vous dirai ensuite ce que c'est ! »
Je flairai l'escroquerie et ne voulu pas me laisser faire.
« Je n'ai pas d'argent sur moi, répondis-je, ce sera pour une autre fois.
« Tant pis ! Me dit-elle brutalement ; il n'y aura pas d'autre fois ! »
Elle donna un coup de coude à sa compagne pour lui faire signe de se relever et elle s'éloignèrent rapidement, me laissant seul sur place.
J'étais un peu décontenancé par leur attitude et je ne savais pas trop quoi dire. Y avait-il quelque chose à dire d'ailleurs ? Cela paraissait irréel, comme des mots entendus rapidement sans avoir le temps de leur donner un sens. Je me sentais un peu bête et en même temps je ne comprenais pas pourquoi.
Quand elles furent arrivées à quelques dizaines de mètres la plus âgée des deux s'arrêta et se tourna vers moi. Puis, haussant la voix pour couvrir le bruit du vent elle me cria :
« Ce qu'on pêche ici monsieur, que je vous ai proposé et que je ne vous proposerai jamais plus, ce que seules les vieilles gitanes savent trouver dans cette vase grise et collante, ce sont des larmes de dauphins ! »

Portrait

Sur la grève






Ils marchaient sur la grève. Le vent qui soufflait faisait voler leurs cheveux et leurs vêtements. Elle, grande, forte, les pommettes rougies par le froid et les paupières à demi fermées pour se protéger les yeux du sable qui leur fouettais le visage ouvrait la marche d'un pas vigoureux. Un lourd panier chargé de coquillages pendait au bout de chacun de ses bras et elle marchait à l'intérieur d'une jante de bicyclette posée sur les paniers qui empêchait ses charges de se rabattre sur ses mollets. Elle avait connu ce système pendant son enfance de paysanne de l'intérieur : quand elles portaient des seaux lourdement chargés pour nourrir les bêtes les filles des fermes se protégeaient les jambes par un cercle d'osier. Ce système supprimait l'effort nécessaire à maintenir un écart et permettait de moins se fatiguer. Une fois mariée avec ce gars de la côte elle avait voulu continuer à utiliser le même outil.
Au début son mari s'était moqué d'elle :
„T'as l'air fine avec ta roue de vélo !“ avait-il dit. Lui était resté adepte du dossier lourdement chargé de crevettes ou de coques, qu'on maintenait par une large sangle passant par devant les épaules, et sur lequel on empilait les bichettes et tout le matériel ayant servi à la pêche. Ce fardeau, qui obligeait à marcher penché vers l'avant pour maintenir son équilibre, permettait de porter des poids qui auraient pu paraitre démesurés. C'était le système qu'utilisaient tous les pêcheurs à pied de la Baie depuis des générations.
Elle, n'aimait pas le dossier ; elle n'arrivait pas à s'y faire et avait l'impression d'étouffer chaque fois qu'elle entrait les épaules à l'intérieur de la boucle. Alors, au bout d'un certain temps, il avait fini par admettre qu'elle ne ferait jamais les choses comme lui et il l'avait laissée faire.
Il était plus petit qu'elle, et aussi plus sec et plus nerveux. Il avait le poil noir et le teint mat, comme on en trouve de manière étonnante sur les côtes de Normandie. Ils détonnaient tous les deux : elle, grande, blonde presque rousse, aux formes généreuses mais souvent silencieuse : elle avait été habituée à travailler seule, sans parler ni pour se plaindre ni pour s'amuser. Lui, avait passé son enfance comme mousse puis petit matelot sur les grands chalutiers. Il ne connaissait que la voix forte qui sert à la fois à couvrir le vent et à donner des ordres.
Mais dans la baie, entre eux, il n'y avait pas besoin de paroles. Ils connaissaient tous les deux leur tâche qui était de rapporter le produit de leur pêche à la côte. C'était à chaque fois plusieurs kilomètres de marche, les pieds nus dans le sable mou, obligés de faire parfois des détours pour ne pas s'enfoncer dans une vasière, avec en plus la tangue qui collait à leurs pieds et alourdissait leurs pas. Ils marchaient les yeux fixés sur un bouquet d'arbres, au loin sur la dune, qu'ils regardaient comme une récompense. Ils savaient que là les attendait une camionnette vétuste et à demi rouillée où ils pourraient cesser cet effort ininterrompu et s'asseoir au sec et au chaud.

26/05/2005

Une heure à la plage

Une heure à la plage




Premier jour à la plage ; un jour de mai, un des premier jours de chaleur en Normandie. Vous volez une heure à votre emploi du temps, un peu au repas, un peu au travail, pour avoir le temps d'aller une heure à la plage ; la première de l'année, la première qui vous montre que vous êtes vraiment sorti de l'hiver.
Vous prenez votre couffin : il attend sagement depuis l'année dernière le retour du soleil. Il est prêt, il contient tout ce dont vous avez besoin. Peu de choses d'ailleurs : un grand couvre-lit blanc de cotonnade que vous ouvrez sur le sable, et un second, plus petit, que vous conservez plié et qui, posé sur vos vêtements, vous sert d'oreiller.
Quand vous arrivez le soleil est toujours là, il ne vous a pas fait le mauvais tour d'aller à un autre rendez-vous, et la place à laquelle vous vous êtes habitué, année après année, bien à l'abri du vent,est libre et n'a pas encore été convoitée ni occupée par un autre.
Vous ouvrez le grand dessus de lit blanc et vous y allongez. Vous mettez votre téléphone pas trop loin - on ne sait jamais -, et vous vous apprêtez à vous laisser aller au délice de votre première sieste au soleil.
C'est à ce moment qu'elle arrive. Il y en a peut-être d'autres, ailleurs, mais elle, elle vous a repéré dès le début et a jeté son dévolu sur vous.
Elle, c'est La mouche. Dès que vous êtes arrivé et que vous avez retiré vos vêtements elle a senti votre odeur légèrement sucrée. Et immédiatement vous lui avez plu. Immédiatement elle est tombée amoureuse de vous, folle du parfum léger de transpiration qui vient de vos aisselles, admirative devant la douceur de votre peau, se régalant de tous les sels minéraux que vous exudez. Elle vient se promener sur votre front, sur vos lèvres, boire la sueur qui coule le long de votre nez, et ne vous lâchera pas. De toute son expérience de mouche elle sait que vous allez repartir, que vous ne resterez pas. Alors elle en profite. Elle ne vous fait pas mal d'ailleurs, elle vous fait si peu de choses : elle se contente de vous lêcher, d'aller et venir sur vous et de se gaver de tous les délices que vous lui offrez gratuitement. Et ce minuscule insecte, à la présence insoupçonnable sur une balance, devient vite l'instrument de votre torture. Plusieurs fois vous essayez de la chasser. Mais en vain : elle est souple, elle est rapide et elle a des yeux partout pour voir venir les mauvais coups. Vous essayez de faire alterner le sommeil à l'énervement, vous affectez de croire que vous allez pouvoir l'oublier. Mais elle, elle ne vous oublie pas ! Elle est toujours là ! Quand elle s'éloigne un instant, ce n'est pas qu'elle s'en va, c'est juste qu'elle prend du recul pour mieux vous admirer ! Elle survole - et surveille - son territoire ; car vous n'êtes rien d'autre que son territoire. Elle ne sait rien de vous, ne sait pas d'où vous venez, la seule chose qu'elle sait c'est que vous êtes là et que vous lui ammenez quelques odeurs sucrées
Mais tout a une fin ! La sieste est finie, au revoir la mouche ! A demain !

18/05/2005

Orphée

Orphée


Orphée s'assit à même le sol en sortant de la tombe. Sous ses ongles il y avait une couche de sable jaune très fin et légèrement humide qui s'était aggloméré pendant qu'il creusait. De la pointe de son couteau il nettoya ce sable qui faisait un bourrelet et qui le gênait. Il avait creusé à la main. Il s'était servi de son arme pour entamer la couche de sable dur et tassé, mais au fur et à mesure il devait ressortir du trou à la main la matière friable et poudreuse. C'était un travail titanesque. D'abord il lui avait fallu retirer une à une les lourdes pierres qui protégeaient la tombe des animaux, mais c'est au moment de fouir dans le sol que les difficultés étaient apparues. Il n'avait pas d'outil, juste ses mains et son couteau. Au début le sable avait paru aisé à retirer, mais il s'était rapidement rendu compte qu'il lui était très difficile de l'évacuer. Dans le creux de ses paumes il en recueillait un peu et essayait de le transporter hors de l'entonnoir. Mais chaque fois les bords s'effondraient et tout était à recommencer. De temps en temps il essayait de le chasser vers l'arrière, entre ses jambes et à toute vitesse, comme le fait un chien ou un renard, mais il s'épuisait très rapidement. Il n'avait pas la vigueur et l'obstination d'un animal qui est habitué à creuser des terriers. Jusqu'à quelle profondeur fallait il aller ? Au moins la hauteur d'un homme debout pensait-il, ce devait être la profondeur de la tombe.
Au loin une fine couche de lumière apparaissait sur l'horizon ; le jour était en train de se lever et allait le démasquer alors qu'il n'avait pas fini son travail. Il disposait encore d'un répit, mais bientôt les gens du village allaient commencer à s'activer et n'importe qui pouvait surgir. Le cimetière n'était pas très à l'écart de la route et toute la journée passaient des âniers, des charrettes chargées de bois, des voyageurs ou des enfants qui jouaient. A tout moment il risquait d'être vu, ne serait-ce que par une des vieilles qui venaient régulièrement nettoyer les allées et les massifs de cyprés ou par un parent venu se recueillir sur une tombe fraîche.
Le soleil qui grimpait dans le ciel fit apparaître des ombres longues et une lumière crue. Orphée tenta de creuser encore quelques instants, mais rien n'apparaissait, aucune trace de corps, aucune pièce de tissus qui aurait émergé pour le mettre sur la voie et l'encourager. Et puis même, à quoi bon continuer ? A supposer qu'il fut arrivé à son but, qu'aurait-il fait d'Eurydice maintenant qu'il faisait grand jour et qu'il n'avait plus aucune chance de passer inaperçu ? Serait-il allé courrir dans le désert avec son corps sur les épaules ? Aurait-il traversé le village pour l'emmener jusqu'à chez lui ? Si même il abandonnait son travail là où il en était, tout le désignerait comme responsable de la profanation. Refermer le trou et remettre en place les pierres qu'il avait enlevé ? Quel travail inutile il aurait alors accompli ! Toute une nuit à creuser avec ses mains et son couteau ! Revenir le lendemain peut-être avec des outils plus adaptés, avec un projet plus mûr, plus réfléchi ? Sans doute ; quand il avait commencé à creuser, dans la nuit, après toute une journée de pleurs et de recueillement c'était sans aucune idée préconçue. Cela lui était venu comme cela, une pensée folle qui lui disait qu'il pouvait aller la rechercher et la faire revivre. Mais il n'était plus temps. Au loin, dans le village, il percevait les premiers signes d'animation qui lui disaient que le temps était compté. Lentement d'abord, puis avec rage ensuite il referma le trou qu'il avait mis si longtemps à creuser et remis les pierres en place. Il reforma la tombe à peu près comme elle était la veille et se coucha sur le dos, pleurant en regardant le ciel : Eurydice venait de mourrir pour la seconde fois.

14/05/2005

Les cerises, conte d'été.

Les cerises
Conte d'été




Chez ma grand mère il y avait un grand cerisier. Il était très vieux et avait commencé à pousser avant que le hangar ne fut construit. Quand mon grand père avait décidé d'agrandir sa forge et d'installer un nouveau bâtiment pour entreposer ses fers longs et ses réserves de matériel il n'avait pas voulu abattre l'arbre magnifique. Il avait construit tout autour de sorte que maintenant le cerisier émergeait des tôles rouillées. Ses premières branches maîtresses poussaient à moins de deux mètres du toit et il était facile d'y grimper pour ramasser des cerises ou faire la chasse aux merles pillards. Quand on montait tout en haut la vue portait très loin par dessus les haies du bocage ; c'était un observatoire parfait d'où l'on voyait sans être vu. Nous nous dissimulions dans les feuilles et après quelques minutes, quand mon oncle qui travaillait à la forge avait oublié le bruit de nos pas qui avait résonné sur la toiture métallique nous étions seuls entre ciel et terre, avec les cerises et les oiseaux.
J'avais une voisine qui s'appelait Madeleine. C'était la seule fille de mon âge dans ce petit bourg de la Mayenne qui n'était constitué que de quelques maisons regroupées autour de l'église. A part un petit nombre de commerçants et de retraités la majorité des habitants étaient des agriculteurs et vivaient dans des fermes éloignées. Ils ne venaient au village que pour faire des courses le dimanche en même temps qu'ils allaient à la messe. Madeleine était la fille du cantonnier. Alors que la maison de ma grand mère était située dans un creux, au bas du village, celle de Madeleine, juchée tout en haut de la côte qui remontait de l'autre côté se découpait sur le ciel. Ce n'était pas loin, à peine une centaine de mètres ; entre nos deux maisons il y avait une ferme où nous passions la plus grande partie de nos journées quand nous n'étions pas dans les champs à suivre la charrue pour ramasser les vers de hannetons. Madeleine avait la tête toute ronde et des cheveux blonds coupés à la Jeanne d'Arc avec une frange qui lui barrait le milieux du front. Ses joues étaient toujours roses et elle portait des tabliers à carreaux.
Nous étions dans l'arbre. Madeleine se faisait des boucles d'oreilles avec les cerises, comme en font toutes les petites filles et même, je crois, les petits garçons. Ses lèvres étaient tachés de rouge et son haleine avait la senteur acidulée des fruits. Elle riait en même temps que de temps en temps un rayon de soleil qui passait entre les feuilles de l'arbre la faisait cligner des yeux. Aussi loin que remontent mes souvenirs il y a toujours eu une fille dont j'étais amoureux, mais bizarrement je n'ai jamais été amoureux de Madeleine. Sans doute nous connaissions nous depuis trop longtemps, et puis je crois que quand j'étais enfant j'étais plus attiré par les brunes ; mon premier grand amour, à l'école primaire en Lorraine était une brune d'origine italienne. Avec Madeleine nous étions complices en beaucoup de choses, nous nous voyions tous les jours pendant les vacances d'été et elle qui ne partait jamais était toujours là et ravie de me voir. Quand nous nous retrouvions dans les fonds des jardins, dans les taillis qui bordaient la rivière ou dans l'ombre des granges de la ferme voisine nous nous livrions à des cérémonies secrètes qui reproduisaient celles des adultes mais avec nos propres rituels, nos mots, notre magie. J'ai de la peine à l'imaginer maintenant, plusieurs dizaines d'années plus tard. Qu'est elle devenue ? Comment est-elle ? J'ai oublié le son de sa voix, seuls me restent son visage et aussi ce parfum de cerise qui émanait d'elle quand nous étions dans l'arbre et qu'elle respirait.
Nous devions faire concurence aux merles qui comme nous venaient manger les cerises. Ils délaissaient celles qui n'étaient pas mûres et ne goûtaient que celles qui regorgeaient de jus et de sucre. En général notre présence suffisait à les écarter mais ils avaient compris que les plus belles grappes, celles qui se trouvaient au bout des branches les plus fines étaient hors de notre portée car nous ne pouvions aller les chercher sans craindre de les casser. Nous nous partagions le territoire de l'arbre, mais malgré tout il nous fallait, pour trouver de nouveaux fruits à manger, aller toujours plus haut, toujours plus au bout des branches, prendre toujours plus de risques. Madeleine grimpait comme un garçon ; ses jambes minces qui sortaient de ses jupes trop courtes enserraient les branches avec force et ses bras la hissaient vers le haut. Bien sûr il nous était défendu de grimper dans l'arbre. Quand nous y étions ma grand mère ou ma tante se mettaient sur le pas de la porte et nous appelaient avec inquiétude. Nous évitions de faire du bruit pour ne pas être démasqués ; nous parlions en chuchotant et nos séjours dans l'arbre tenaient toujours du secret.
Le toit à faible pente du hangar était comme un radeau et l'arbre comme le mat d'un bateau. Avec le temps nous avions amené tout un fatras de matériaux qui pouvaient devenir indispensable à notre survie si jamais le reste du monde disparaissait : nous avions des bouts de bois, des ficelles, de vieilles tôles récupérées qui nous permettaient d'installer des cabanes temporaires et quelques jouets dont nous ne nous servions que rarement. J'avais un tube de métal qui était très pratique comme longue vue, un baton qui me servait tour à tour de sceptre et d'épée et Madeleine avait amené des poupées qui étaient à la fois notre public, nos enfants ou nos passagers selon ce qu'exigeait la situation. Nous avions de petites boites dans lesquelles nous ramassions des insectes, des chenilles, des coccinelles, toutes sortes de petites punaises des bois. Pour les garder en vie nous leur donnions des cerises à manger. Certains survivaient d'autres non, sûrement ceux qui n'aimaient pas les cerises ! Peut-être qu'aussi, en notre absence, les uns dévoraient les autres ! De temps en temps, quand nous restions plusieurs jours sans venir il nous fallait vider les boites pour nous débarasser des cadavres, mais dans l'arbre il y avait toujours d'autres insectes qui pouvaient remplacer ceux que nous avions perdus et notre ménagerie était facilement renouvelable.
Il faisait toujours beau. Quand nous étions dans l'arbre il faisait toujours beau. L'air était chaud et sec, chargé des poussières des récoltes et le vent léger qui nous amenait le meuglement des vaches dans les prés ou les hénissements des chevaux au travail nous caressait gentiment. Mais à vrai dire, en y réfléchissant bien, il ne s'est jamais rien passé d'exceptionnel dans cet arbre. Aucune chute dangereuse, aucune rencontre inattendue, aucune découverte surprenante, mais l'arbre en lui-même était un monde qui n'appartenait qu'à nous. Il y a un âge pour grimper aux arbres. Avant on ne sait pas, après on ne s'y intéresse plus. J'ai aussi connu d'autres arbres : des arbres des forêts, en Lorraine, qui étaient certes beaucoup plus hauts et que l'on escaladait grace à des clous de charpentiers enfoncés dans le tronc, mais celui ci avait quelque chose de particulier : une personnalité, un caractère, il faisait partie de la famille. Ce n'était pas un arbre indifférent et maintenant je suis sûr qu'il nous parlait de temps à autre : J'ai oublié ses mots, mais je suis sûr que c'est lui qui nous disait de revenir encore et toujours nous percher dans ses branches et lui tenir compagnie, prisonnier qu'il était d'un hangar qui l'avait enfermé et l'empêchait de partir.

21/04/2005

Cléopâtre

Cléopâtre



Quand le soleil se lève au port d' Alexandrie
L'âme du marin qui rêve au voyage qui finit
Songe aux senteurs du Nil, aux parfums de l'Orient
Et découvre cette île qui éclaire l'occident.

Ô, toi, Alexandrie qui éclaire le monde,
Au phare qui te grandit et t'enseigne à la ronde,
Lumière du monde grec et de l'antiquité
Dont la bibliothèque fut la célébrité,

Ô toi Alexandrie où je n'irai jamais
Où la mer se finit, où l'histoire disparaît,
Vestige du passé, d'un monde qui n'est plus,
Où le grec, l'égyptien, ne se prononcent plus !

Ô toi Alexandrie, garde bien tes princesses
Dont le regard qui brille, si porteur de promesses
Attirera toujours les navires des barbares.

Il n'y a rien de pire que l'amour de César !

26/01/2005

Genèse, l'invention des rayures

L'invention des rayures







Il y a de cela bien longtemps, ce fut le début. Dieu existait et était toute chose. Mais comme il n'avait pas encore commencé son boulot, Dieu, qui était toute chose, n'était pas grand chose.
Or, le Divin, qui flottait doucement dans le néant infini, s'ennuyait. Vous direz : « Dieu est parfait, Dieu ne s'ennuie pas ! » Va savoir... Il avait des haut-le-cœur dus à l'absence de point de repère ; il avait envie de vomir mais ne savait pas où le faire. Aussi, afin de vaincre ses vertiges et de dégueuler à loisir, l'Infini construisit une plate-forme et inventa cette formule : « Dieu, que ça fait du bien de se retrouver sur le plancher des vaches ! » Et illico il inventa la vache et le plancher !
Pendant longtemps il erra, comme une âme en peine, sur cette lande de terre grise baignée d'un éternel demi-jour et où ruminaient ça et là quelques vaches dont il ne savait pas tirer le lait - que d'ailleurs il n'aimait pas -. Comme Napoléon sur son île il échangeait de temps à autre un regard morne avec un de ces animaux si intelligents qu'ils avaient tout de suite appris à ruminer pour passer le temps.
Alors l'Éternel, qui était toute chose, c'est à dire une lande grise et un troupeau de vaches paresseuses, comprit que là encore, il s'ennuyait mollement.
Dieu alors créa une race d'êtres à son image et presque aussi intelligents que lui. Il les appela les Mutants et leur tâche était de muter et de devenir des dieux eux aussi. Les Mutants se promenèrent eux aussi dans ce plat pays qui était le sien. Eux aussi échangèrent de mornes regards avec ces animaux si intelligents qu'ils avaient tout de suite appris à ruminer pour passer le temps. Mais cette race neuve, qui n'avait à contempler qu'un vaste terrain vague, fut rapidement déprimée. Ils s'organisèrent en manifestation et allèrent trouver Dieu.
« Notre maître, lui dirent-ils, nous sombrons dans la dépression. Le Paradis que tu as créé n'a rien de paradisiaque. Imagine donc des arbres, des fleurs et des étangs pour divertir le paysage ! »
Dieu les écouta et vit que cela était bon. Afin de moins s'ennuyer, car lui-même commençait à être sérieusement abruti il se garda un carré personnel où il planta des graines de canne à pêche dont les fleurs étaient des bouchons de couleurs et les fruits de petits poissons brillants, et interdit à quiconque de les récolter à sa place. ( C'est depuis ce jour que le fait de transgresser une loi s'appelle un péché).
Or il advint que le jour de la moisson arrivé, le Tout-Puissant s'aperçut que quelqu'un avait volé ses précieuses plantes. Il fut évident pour son Saint-Esprit que les auteurs du crime étaient les Mutants. (Maintenant, nous sommes à peu près certains que ce sont les vaches qui ont brouté les cannes à pêches divines. Il suffit d'observer leur regard étrange...) Dieu, donc, se précipita sur les Mutants et les mit à la porte du Paradis. Comme à la porte du Paradis il n'y avait rien il créa la mer et y jeta les mutants. Et comme la tâche des Mutants était de muter ils devinrent des poissons, et les plus intelligents d'entre eux devinrent des dauphins (c'est en consultant certains documents secrets de l'U.S. Navy que j'en ai acquis la certitude).
Mais il restait encore des Mutants et des vaches ; et à la récolte suivante, les fruits des cannes à pêche avaient de nouveau disparu. Dieu en conçu une haine mortelle pour les quelques Mutants qui avaient réussi à se cacher et à rester dans le Paradis. Pour eux il inventa la mort et à force de les chercher il finit par trouver un groupe de bébés qui bien qu'ils marchassent encore à quatre pattes avaient réussit à se soustraire à la vue de leurs parents. Il les attrapa par la peau des fesses et les jeta par la fenêtre. Mais au dernier moment, juste avant qu'ils ne tombassent dans la mer, afin de les isoler pour mieux les punir, il créa une isola (une île en français) de terre ferme sur laquelle ils atterrirent. Et comme leur tâche était de muter ils devinrent tous les animaux quadrupèdes que nous connaissons maintenant.
Yaveh, afin de protéger son verger contre les quelques Mutants qui restaient encore ça et là (en fait il n'en restait que deux, un ça et l'autre là), créa les c.r.s.. Ceux-ci, qui étaient nettement moins intelligents que les Mutants ne prirent point garde aux vaches qui venaient paisiblement brouter les fruits des cannes à pêches. Et même ils les aimèrent, ce qui est tout à fait normal tant il est vrai que qui se ressemble s'assemble.
Mais, grâce à leur flair infaillible, les c.r.s. réussirent à découvrir le dernier couple de Mutants qui n'avaient pas encore été chassés du Paradis. Le capitaine des c.r.s., qui s'appelait Ange Gabriel, les jeta dehors lui-même sans s'occuper de ce qu'ils deviendraient. Ils tombèrent sur la Terre et comme l'un s'appelait Adam et l'autre s'appelait Êve, et que leur tâche était de muter ils devinrent les ancêtres des hommes et des femmes et nos ancêtres à tous. Mais ceci est une autre histoire, et retournons au Paradis.
Il est évident qu'à la récolte suivante les fruits des cannes à pêche avaient de nouveau disparu. Dieu qui malgré tout était intelligent comprit que la faute en revenait aux vaches. Il les envoya rejoindre les Mutants sur la Terre et y expédia aussi les c.r.s. pour les punir d'avoir mal fait leur boulot.
Dieu possédait un grand livre sur lequel il notait à l'encre rouge les noms de tous les habitants du Paradis. Un jour, fatalement, il pensa que tous ces gens là n'avaient plus aucune raison d'y figurer. Il s'employa à les en effacer. Et comme en ce temps là la gomme et le corrector n'avaient pas encore été inventés, Dieu, en désespoir de cause, inventa la rayure.



18/12/2004

Odeur de Sainteté





Odeur de sainteté, vous connaissez ce mot : il figure que les saints dégagent en mourant une odeur de fleur, de rose, une odeur embaumante. Fantasme ou anthropophagie inconsciente de l'assistance qui prendrait une puanteur pour un délice, allez savoir; mais j'avais une amie qui était sainte, appelons la Simone.
J'avais été amoureux d'elle pendant des années sans pouvoir la toucher. D'abord elle avait appartenu à un ami très proche, puis, virant sa cuti, elle était devenue lesbienne au M.L.F., avant de sombrer enfin dans une dépression profonde qui lui avait valu des séjours en hôpital psychiatrique et dont elle n'était sortie qu'au prix d'une conversion religieuse, d'une illumination miraculeuse. Et moi qui l'avait aimée pendant des années, qui lui avait envoyé des fleurs, l'avait emmenée au cinéma, au restaurant, moi qui lui avait écrit des poèmes, qui l'avait aimée quand elle était trop grosse ou trop maigre, j'avais eu l'impression d'être amoureux de la duchesse de Langeais.
J'avais eu aussi ma petite occasion que j'avais perdue, que, par rigueur morale je n'avais pas su saisir quand elle était au plus profond de la détresse. J'étais resté un jour devant sa porte, devant le crucifix de bois qu'elle arborait sur la poitrine, tel qu'en portent les religieuses, et je ne l'avais plus revue pendant des années.
Des années pour l'oublier, pour penser à d'autres femmes, des années pour me marier, faire des enfants, divorcer et puis un jour de nouveau lui téléphoner.
Elle avait été heureuse de m'entendre et m'avait invité à dîner. Oui, elle était toujours très croyante, rêvait toujours de s'intégrer à une communauté religieuse et avait hâte de me voir pour parler de tous les souvenirs et de tous les amis que nous avions eu ensemble.
J'avais sonné à sa porte. Très vite elle était venue m'ouvrir et j'avais alors été suffoqué par une odeur immonde. Une odeur de transpiration qui me brûlait la gorge, qui imprégnait ses vêtements, son corps, tout son appartement et qui bien sûr m'aurait interdit de poser la main sur elle si j'en avais eu l'intention.
Odeur de sainteté, odeur démoniaque... Je laisse chacun penser ce qu'il voudra, moi je me suis fait mon opinion.
Mais soudain je réalise que ce souvenir m'est revenu, bien des années après, parce que je viens de voir passer dans la rue quelqu'un qui ressemblait à cet ami que j'avais eu et dont elle avait été la femme.


====


02/12/2004

Paris-Plage

Paris-Plage:




Les trottoirs de Paris sont la plage qui borde le fleuve des voitures.
Vous y êtes vous déjà allongé?
Je l'ai fait un jour.
J'avais mis mon plus beau maillot et m'étais muni d'une serviette-éponge.
J'avais choisi un petit coin bien propre au bas du Sébasto.
Il faisait beau.
Près de moi des vieillards jouaient et je respirais des embruns mazoutés.
Mes lunettes infra-rouge me permettaient de voir la chaleur des autos.
Je vis soudain ma tante Clara qui se faufilait dans la circulation.
« Vas-tu bientôt mettre fin à cet horrible cauchemar? » Me demanda-t-elle;
« Mais ce n'est pas un cauchemar » répondis-je, « c'est un rêve, un beau rêve. »
« Mais enfin, réveille toi! » reprit elle en me secouant, « réveille toi »!
Alors je m'agrippai à mon drap de bain et me mis à hurler:
« C'est un rêve! C'est un rêve! Un merveilleux rêve! »

01/12/2004

Conte sous la lune

Conte sous la lune






C'était l'automne, au début de décembre et il ne faisait pas froid. La lune se découpait à travers les feuilles des arbres. Un homme était couché au sol, adossé contre un rocher ; il regardait le ciel à travers les branches dénudées et respirait lentement. Il était las d'avoir trop marché. La nuit qui l'avait surpris brutalement, alors qu'il était encore loin de tout village, l'avait forcé à s'arrêter. Il n'aimait pas marcher dans l'obscurité ; sur cette route sombre et mal définie il avait peur de se blesser contre un obstacle, de choir et se tordre peut-être une cheville. Il avait vu ce rocher dans la pénombre et s'était assis. Il avait sorti une bouteille de vin qu'il avait dans un sac, accroché sur son dos, et l'avait portée à ses lèvres. Il lui restait du vin mais n'avait plus rien à manger. Il avait compté arriver dans un village où il aurait pu trouver un commerce ouvert et acheter des victuailles, mais il était trop tard. Avec la nuit il risquait de se perdre et de toutes façons, entre coucher dans la forêt ou arriver dans un village aux portes closes, il n'y avait pas une très grande différence. Ici, au moins, il n'y avait pas de chiens qui aboient ni de volets qui s'ouvrent pour guetter à qui appartiennent les pas qui résonnent dans la nuit.
Il ne lui restait plus rien à manger ; il ne lui restait que du vin mais il pouvait attendre, il n'avait pas très faim. Il était fatigué d'avoir marché des heures et des heures sur les chemins de cette contrée où les villages sont éloignés les uns des autres. Tant que le sol était sec il était aussi bien ici que n'importe où ailleurs. Bien sûr, il aurait apprécié de coucher dans les draps frais d'une chambre d'hôtel ; Il aurait pris une douche chaude et se serait étendu, nu, sur le lit grand ouvert, sans pudeur, bien à l'abri derrière les murs de la chambre. Mais il n'était pas gêné non plus à l'idée de dormir dans la forêt. Ce n'était pas la première fois, loin de là, et tant que le temps n'était pas froid...
N'ayant rien à faire il n'avait pas besoin de lumière. Les premières fois qu'il avait dormi ainsi c'était ce qui l'avait le plus dérangé et puis il s'était habitué. Il avait compris que la lumière ne lui aurait servi à rien : Il n'avait pas de cuisine à préparer, pas de livre à lire ; il n'avait qu'à s'allonger et regarder le ciel dans lequel couraient les nuages.
Certaines fois il essayait d'imaginer ce qu'aurait été sa vie s'il n'avait jamais marché, si il était toujours resté au même endroit, assis, à regarder les mêmes choses. Il sourit à cette idée ; il pensait que c'était le sort de beaucoup de gens et que ces gens ne s'en rendaient même pas compte le plus souvent. Lui, cela faisait maintenant des années qu'il marchait, jour après jour et sans aller nulle part. Et comme il n'avait pas de but, il allait partout. Il avait traversé des milliers de villages, contemplé des milliers de paysages ; il n'avait pas vraiment besoin de compagnie : de temps en temps, quelques mots lui suffisaient quand il allait dans une épicerie ou s'arrêtait dans un café. Les conversations le lassaient vite ; il les trouvait inutiles. Il trouvait que les gens ne parlaient jamais de l'essentiel, qu'ils ne s'interrogeaient jamais sur le monde, sur l'univers, sur la beauté des choses, sur la course des étoiles dans le ciel ou la signification du chant des oiseaux.
L'homme était assez âgé. Il n'était pas pauvre ; Il avait été marié et avait divorcé, et il avait eu des enfants que, après son divorce, il avait perdu de vue peu à peu. Il était resté seul ; il n'avait pas comme on dit, "refait sa vie". Il s'était simplement contenté de la voir couler comme l'eau d'un ruisseau qui ne sait pas trop où elle va et se contente de suivre la pente la plus propice. Un jour, la limite d'âge venant, il avait du cesser son travail et s'était trouvé à la retraite. Il n'était pas très vieux, mais quand l'entreprise dans laquelle il travaillait l'avait licencié on lui avait dit que de toutes façons il ne retrouverait plus rien et qu'il faudrait qu'il s'habitue à ne plus travailler. On lui avait versé une indemnité qui n'était pas énorme mais dont les revenus mis au bout de sa retraite lui assuraient de quoi vivre. Il n'était pas très dépensier ; il était d'une nature assez contemplative et n'avait pas de gros besoins. Alors, après quelques mois passés à tourner en rond dans son quartier, il avait décidé de partir sur la route et avait mis un locataire dans sa maison.
Déja, avant, c'était un randonneur ; pendant ses vacances il avait l'habitude de partir une ou deux semaines sur les petites routes de montagnes ou de suivre les chemins douaniers du bord de mer. Alors il avait commencé à marcher à longueur de journée, sans jamais savoir où il allait. Il ne voulait pas se donner de but et comptait en toute chose sur le hasard. Au cours de son étrange randonnée il dormait dans des petits hôtels et mangeait dans des petits restaurants bon marché. Il lui arrivait de rester quelques jours au même endroit quand il le trouvait très beau et qu'il voulait en profiter un peu, mais, de manière générale, quand il était arrivé le soir dans un village il en repartait le lendemain matin, toujours du même pas lent et régulier. Il lui arrivait de temps en temps de se faire arrêter par les gendarmes ou contrôler par la police. Quand il passait dans les villages on le prenait pour un vagabond. C'en était un en quelque sorte, mais comme ses papiers étaient en règle et qu'il avait toujours de l'argent sur lui et pouvait le justifier personne n'avait rien à lui reprocher. Les gendarmes en étaient quitte à se gratter la casquette et à se demander avec quel drôle d'oiseau ils avaient affaire.
Il ne comptait pas les kilomètres et ne cherchait pas à parcourir de longues distances. La seule chose qui lui importait était de voir le monde défiler sous ses yeux et d'avoir le temps de le contempler. Bien sûr, voyageant ainsi, sans plan ni méthode, il lui arrivait de se tromper dans ses estimations de distance ou d'arriver le soir dans des villages où il n'y avait aucun hôtel ni endroit où coucher. Comme il était très digne il considérait que frapper à une porte pour demander le gîte aurait été s'abaisser et il s'interdisait de faire ce genre de choses. C'est ainsi qu'il lui arrivait de dormir dehors, comme cette nuit dans la forêt. Il n'en était pas malheureux ; il avait le sentiment que le monde lui appartenait et il se sentait chez lui sous le ciel étoilé.
Il se souvenait avoir lu, quand il était jeune, une bande dessinée de Gébé où le héros, étant couché dans l'herbe et regardant les étoiles, se prenait pour la figure de proue du vaisseau spatial "Terre". Il avait admiré cette image et se sentait très proche de cette sentation. Il y a bien longtemps, quand il avait été étudiant, il avait fait des études de philosophie. Il se rappelait les grecs anciens, les stoïciens, Diogène, les stylistes et toutes ces écoles de pensée qu'il rapprochait des yogis indiens qui se promènent nus et couverts de cendres et sont capables de rester des années debouts sur une seule jambe. Il trouvait qu'après tout, ces courants philosophiques étaient tous originaires du même tronc commun, quelque part au sud de l'Himalaya, de la même pensée polythéïste qui plaçait l'homme au sein de la nature en interaction avec les dieux et les fleurs, les étoiles et les animaux.
Il écoutait les bruits de la forêt : le hululement régulier des chouettes qui se répondaient et qui était facile à identifier, mais aussi des tas d'autres bruits, des appels, des chuchotements, des frottements qui venaient de l'obscurité toute proche et qui lui disaient que la forêt avait oublié sa présence, ou au moins s'était habituée à lui. Tous ses sens étaient aux aguets ; il cherchait à se représenter toute cette vie qu'il entendait et qu'il ne pouvait voir. Il attendait : il pensait qu'un jour il ferait tellement partie de cet environnement que les animaux viendraient lui rendre visite et cesseraient de se cacher. A force d'écoute et de communion toujours la même chose se passait : au bout d'un moment il sentait son corps se dissoudre et seul le ciel existait. Il avait l'impression de parvenir à n'être qu'un pur esprit et à oublier ses contingences physiques. Il s'endormait. Alors la lune se voilait les yeux d'un masque de nuages et pour lui faisait l'obscurité.



30/11/2004

A table !

A table !


A cette époque je célébrais l'alcool.
Quand, quittant le travail, je revenais dans mon quartier, je flânais devant les vitrines des magasins en me demandant ce qu'encore une fois j'allais bien manger. Je ne pensais pas à boire. A ce stade de la réflexion je me serais bien contenté d'eau. Mais, en passant devant les étalages des poissonniers, des charcutiers, des bouchers ou des marchands de légumes, au moment de faire un choix, d'hésiter entre le fromage et le dessert, je commençais toujours à me demander ce que j'allais boire pour accompagner ce que j'allais acheter. Il ne me semblait pas absolument avoir une volonté alcoolique, comme disent les psychologues, ni manquer de volonté, comme dit le parler populaire. C'était simplement une affaire de goût. Le vin blanc allait mieux avec le poisson et certaines entrées froide, et le vin rouge avec le fromage. Pour le plat principal, sachant que j'étais seul, je tâchais de choisir un vin qui put correspondre avec le reste du repas. D'ailleurs, solitaire, je buvais rarement plus d'une bouteille ; et encore, souvent ne la finissais-je même pas. Mais je mettais un point d'honneur à trouver le breuvage qui put transformer en fête le moindre dîner de solitude. Quand j'entrais dans un magasin j'allais d'abord au rayon des viandes. Là, je les regardais toutes : le veau, le bœuf, le porc, les abats ou les gros morceaux, les grillades ou les pièces à rôtir, les bouillis et les ragoûts. Je ne les choisissais pas en fonction de la saveur que je leur présumais, mais à cause de leur apparence. J'aimais les pièces qui me paraissaient saines, tendres, à la fois fraîches et suffisamment rassies, dont la couleur montrait que s'était effectué le lent processus de transformation chimique qui les préparait à une dégustation savoureuse et qui présentaient un fin réseau de lignes de graisses qui prouvait qu'elles allaient rester tendres et onctueuses pendant la cuisson. Je les imaginais avec la sauce qui allait les recouvrir ou au contraire dans l'absolue nudité d'une chair que l'on se contente de poser sur le grill. Je réfléchissais à la manière dont j'allais les cuire pour qu'elles restent tendres et moelleuses et je visualisais la présentation de mon plat : les viandes blanches s'accordent bien avec les légumes de couleur pâle et les viandes rouges avec les couleurs chaudes et les verts prononcés. On peut bien sûr faire des choix différents, il n'y a pas de règle absolue, ce qui compte avant tout étant l'enchantement que l'on éprouve à l'arrivée du plat. Mais je m'étais fixé un certain nombre de règles esthétiques. Et pour moi l'esthétisme résidait autant dans le goût que dans la présentation. Tout devait être une œuvre : autant le geste précis qui tronçonnait les légumes que la juste température de l'huile dans laquelle on précipitait les morceaux de poulet ou de bœuf. Et partant du choix initial d'une pièce de boucherie j'imaginais toute une palette de saveurs. Autour du plat principal, suivant mon appétit et surtout quand j'attendais des invités, je composais le reste de mon dîner : les entrées, faites souvent de poisson froid que j'avais pêché avec mon bateau et que j'apprêtais en entre-mets les plus divers comme des flans ou des terrines de poisson, ou des fruits de mer, ode permanent aux côtes de Normandie où l'on pêche à pied toutes sortes de coquillages et de crustacés que l'on mange de la manière la plus simple mais la plus savoureuse. Plus rarement je servais des charcuteries, sauf quand j'avais envie d'évoquer le souvenir d'un jour ou je m'étais régalé chez l'un ou l'autre de mes amis, puis, venaient les fromages. Souvent, arrivé là, je calais, surtout quand j'étais seul ; mais dès que j'avais des invités je composais une assiette ou un plateau dont je choisissais les ingrédients un par un : il me fallait toujours un chèvre et une pâte cuite, un bleu et un fromage à croûte jaune, comme les normands Pont-l'Évêque ou Livarot, le picard Maroilles ou l'Époisses bourguignon. Bien sûr, parmi les fromages jaunes j'essayais toujours de trouver une place pour le Munster si fort d'odeur mais si doux de goût et pour le Rouy mayennais. Parmi les bleus c'est le Roquefort au lait de brebis qui avait ma préférence, mais de temps en temps je me laissais tenter par un Gorgonzola italien ou un bleu du Danemark au goût si fort qu'il peut faire croire à un viol du palais tant qu'on ne l'a pas apprivoisé mais qui, passé la première surprise de cette brutalité sauvage et exotique, laisse l'impression d'une révélation à apprécier à dose homéopathique comme les piments terribles de la caraïbe. Pour les chèvres c'était plus simple : je les aimais tous de manière égale et l'on a l'impression, quand on mange du chèvre de porter à sa bouche toujours le même fromage : seul change le degrés de maturation, mais il y a une surprenante constante dans le goût des fromages de chèvre : on peut l'aimer ou ne pas l'aimer, mais un chèvre est toujours un chèvre au contraire des fromages de vache qui sont si différents les uns des autres. Je pense que cela doit venir du caractère caprin : ce sont des animaux vraiment têtus, beaucoup moins dociles, même s'ils s'apprivoisent facilement, que les brebis ou les bovidés. Ils gardent toujours leur caractère inaltérable et leur regard, avec leurs yeux fendus, est encore pire que celui des chats. Les chèvres savent rire en bondissant sur les talus et leur air moqueur donne son goût au fromage ; d'ailleurs, le fromage de chèvre quand il est très fort est appelé fromage de bouc ; le bouc n'est-il pas l'image du diable ?Et quelle fermière ne se sera jamais méfiée de leurs sabots pointus pendant la traite ? Elles manquent de force, certes, mais pas de vivacité ! Je mettais aussi pour adoucir la bouche, à la fin de l'assiette, un morceau de pâte cuite comme un Comté parfumé ou un tendre Emmenthal, un de ces fromages que l'on mange sans pain !
Quand j'avais choisi tous les éléments de mon repas je me mettais en quête du breuvage magique et je faisais trois ou quatre fois le tour du rayon des vins. Je n'ai jamais bu de très bon Bordeaux ; ceux que je trouvais dans le commerce et qui étaient à portée de ma bourse me paraissaient âpres et sans saveur. De loin je leur préférais un vin des Côtes du Rhône fort de caractère et parfumé comme un Crôze - l'Ermitage ou un Vacqueyras, à moins que je n'ailles trouver dans quelque magasin improbable un Corbières Montagne d'Alaric, à la renommée confidentielle mais au goût miraculeux ! Pour les blancs je préférais les vins d'Alsace au parfum si fruité ou les Bourgognes aligotés qui emplissent le palais d'effluves de terroir, mais en réunion nombreuse j'aimais terminer le repas par un Monbazillac glacé qui était délicieux avec les desserts et qui me rappelait mon enfance où j'avais découvert cette tradition chez ma grand mère. Parfois, en circonstances exceptionnelles, je sortais du fond d'une armoire une bouteille de vieille prune blanche ou de mirabelle comme j'avais vu les paysans en boire quand j'étais enfant, en Lorraine, et je me laissais aller à une dégustation voluptueuse et immobile. Alors, l'esprit embrumé et le corps repu, je m'endormais en écoutant de la musique et j'oubliais tous les projets, tous les désirs qui m'avaient porté toute la journée !

26/11/2004

L'art de faire chanter les serins

L'art de faire chanter les serins:






Une première chose que l'on voit souvent pratiquée consiste à leur arracher les plumes du bout des ailes. C'est un moyen assez efficace, mais hélas sans cesse à recommencer, les plumes ayant une fâcheuse tendance à repousser. C'est pourquoi je conseillerai plutôt aux amateurs de sectionner à l'aide d'un bistouri le tendon reliant le tarse au métatarse. Cette opération présentant l'inconvénient de laisser pendre l'extrémité de l'aile il suffira de la pratiquer sur un seul côté de l'oiseau et de l'habituer à se présenter de profil en cachant le côté mutilé. Ce procédé ne fait pas que l'oiseau chante mieux, mais au moins il l'empêche d'aller chanter ailleurs.
Certains serins chantent seuls de manière naturelle. Pour ces oiseaux il ne s'agira que d'améliorer leurs capacités innées et ils occuperont la plus grande partie de notre article. Pour ceux qui refusent de chanter il est un procédé si connu du grand public qu'il n'y a pas besoin de beaucoup en parler: Il consiste à leur crever les yeux; c'est assez efficace, surtout pendant la première heure.
Une fois que votre oiseau aura appris à vocaliser, il devra encore apprendre à moduler son chant: certains serins ont un cri rauque proche de celui du corbeau. Ce n'est pas très joli et en tous cas pas agréable aux oreilles des jeunes filles que vous voudrez attirer chez vous pour leur montrer votre petit oiseau.
S'il ne sais pas siffler fendez lui la langue en deux comme celle d'un serpent.
S'il ne sait pas rouler les airs greffez lui un minuscule grelot sous la voûte palatiale, mais faites attention de ne pas le prendre trop gros, cela pourrait l'étouffer.
S'il ne chante pas assez fort maintenez le gonflé grâce à un mécanisme pneumatique qui augmentera ses capacités de résonance.
S'il chante trop fort vous avez le choix entre le couvrir d'un chapeau de feutre ou le faire taire d'une pichenette.
Pour obtenir un chant régulier et diversifié il suffira de fixer son perchoir sur une sorte de piston qui montera et descendra de manière aléatoire. Ce piston pourra être mu par un moulin à vent, l'eau d'une rivière ou toute forme d'énergie inépuisable. Pour les habitants des villes il existe des systèmes d'appartement à manivelle, mais nous les déconseillons car ils sont assez fatigants à utiliser et ne permettent pas une véritable détente. L'oiseau étant attaché sur le piston chantera et battra des ailes pour conserver son équilibre d'autant plus que le mouvement sera rapide et saccadé. C'est du plus heureux effet et ne manquera pas d'ébahir vos invités.
Si enfin malgré toutes ces techniques vous n'arrivez à rien avec votre serin, jetez le. On trouve encore sur les marchés aux puces de très jolis automates datant du siècle dernier.

24/11/2004

P'tit chien



P'tit chien








C'était il y a très longtemps, quand j'habitais Barcelonne. Je vivais tout en haut d'un vieil immeuble de la Calle Hospital, au coeur du Barrio Chino. Des chinois je n'en avais jamais vu dans le quartier, mais il devait tenir son nom des temps anciens où, depuis le port tout proche, des bateaux partaient vers le lointain orient. La façade de l'immeuble était noire d'histoire ; Barcelonne ne ravalait pas encore ses batiments à l'instar de Paris et les siècles qui étaient passés depuis sa construction avaient déposé des couches de suie et de poussière qui, recouvrant la pierre sculptée d'une patine mélangée de mousse, augmentait encore l'aspect gothique de l'immeuble.
Une nuit où je rentrais chez moi après une soirée prolongée dans les bars du Paseo de Gracia j'empruntai les Ramblas après avoir traversé la Plazza de Catalunya. Il avait plu et les trottoirs mouillés reflétaient la lumière des réverbères. Malgré l'heure tardive il y avait encore de l'animation sur les ramblas. Certains kiosques de fleuristes étaient ouverts toute la nuit et il y avait toujours quelques cireurs qui étaient là, prêts à sortir un paquet de cigarettes de contrebande de dessous la caisse de bois où ils rangeaient leur matériel. Toute la nuit du monde passait ; il y avait les prostituées et leurs clients, mais aussi toute un foule d'individus qui naviguaient de bar en bar, qui sortaient du dernier café pour attendre le premier boulanger, qui veillaient pendant des heures et des heures et n'allaient se coucher, rassurés, que quand le jour commençait à se lever. Souvent je m'était demandé quel mystérieux rapport reliait les noctambules, qui se disent amoureux de la nuit, à cet étrange moment du jour ou justement il ne fait pas jour. J'avais entendu parler de ces peuples d'Afrique dont l'islamisation était récente et qui, rassemblés autour d'un feu, mangeaient du cochon sauvage pendant ces heures ténébreuses car ils pensaient que Dieu ne pouvait pas les voir. D'autres fois je m'étais demandé si les noctambules aimaient vraiment la nuit, s'ils lui faisaient vraiment confiance, incapables qu'ils étaient de lui confier leur sommeil. Mais je n'avais jamais trouvé de réponse et je m'étais contenté comme tout un chacun de profiter au maximum de ces heures qui appartiennent à ceux qui n'ont rien à faire et se retrouvent entre eux quand la ville s'est libérée de l'agitation affairée des laborieux.
A un certain moment j'entendis un trottinement feutré qui me suivait à quelques pas. Je me retournai et je vis près de moi un petit chien au poil tout ébouriffé qui me regardait la tête penchée avec une expression amusante et sympathique. Je me penchai pour lui caresser la nuque ; il avait l'air si content et si affectueux que je m'attendais presque à le voir ronronner comme un chat. Je me relevai et repris ma marche vers la Calle Hospital avec la ferme intention de rentrer chez moi. Le petit chien me suivait, tantôt derrière, tantôt devant, tantôt marchant à côté de moi. Il me serrait de si près que plus d'une fois je faillis tomber en évitant de lui marcher dessus. Je ne savais qu'en faire, mais lui m'avait adopté. Je commençais à regretter de m'être arrêté pour le caresser. Il devait être égaré, à la recherche d'un nouveau foyer, et croyait sans doute qu'il avait trouvé en moi ce qu'il avait perdu ailleurs. Au bout de quelques minutes j'arrivai devant la porte de mon immeuble. Celle-ci était fermée et il fallu que je cherche ma clé au fond de mes poches. C'était encore un ancien système : il y avait plusieurs poignées donnant sur la rue, reliée à tout un système de tringleries et de cables qui actionnaient des cloches se trouvant à chaque étage. Les visiteurs devaient tirer ces sonnettes mécaniques et attendre qu'on vint leur ouvrir après les avoir identifiés dans le miroir d'un rétroviseur qui se trouvait à la fenètre. La porte devait rester fermée à clé à tout moment et il y avait toute cette installation archaïque qui permettait de se protéger des importuns. Hélas, il n'y avait pas de sonnettes pour les chambres du dernier étage. Les bonnes qui jadis y dormaient étaient sans doute supposées ne pas recevoir de visites et on n'avait pas jugé utile d'installer quelques tringles et quelques cables de plus. Maintenant que les bonnes avaient été remplacées par des étudiants cela n'avait pas changé et c'est pourquoi, sans doute par esprit de vengeance ou de révolte libertaire, certain de mes co-locataires négligeaient de fermer la porte à clé. Pourtant cette nuit là elle était bien fermée et je fus heureux de ne pas avoir oublié la mienne. Pendant que j'ouvrais ma porte en ayant en tête toutes ces considérations sur les sonnettes je sentis le petit chien qui se faufilait entre mes jambes. Je l'avais oublié quelques secondes mais lui avait été habile à s'introduire dans l'immeuble. Il avait l'air si mignon que j'eu pitié de lui et que je l'autorisai à monter avec moi.
" Tu viens, lui dis-je ; mais pour cette nuit seulement tu entends ? Pour cette nuit seulement parce que demain je te remets dehors ! C'est tout petit chez moi, ajoutai-je, tu verras, il n'y a pas de place !
En même temps que je disais cela j'avais bien conscience de n'en n'être qu'à moitié convaincu et je ne savais pas trop comment je m'y prendrais pour m'en défaire si lui avait vraiment l'intention de rester avec moi. Il entra à ma suite dans ma chambre et se coucha par terre devant la porte. Au moins il avait l'air d'avoir tout de suite trouvé sa place, il devait sans doute être habitué à s'installer là dans son ancien domicile.
" Tu sais plus où c'est chez toi, lui demandai-je ; t'as pas un maître qui t'attend ou un petit garçon qui pleure parce qu'il a perdu son chien ?
Il me regardait avec une expression très intéressée mais ne trouva rien à répondre. Pendant ce temps là je me déshabillais tout en lui parlant comme si c'était à quelqu'un qui pouvait me comprendre et soutenir une conversation. Je n'avais jamais eu de chien mais j'avais l'impression que c'était comme cela qu'il fallait faire quand on en avait un, qu'il fallait lui dire des choses, n'importe quoi, mais sans arrêt car s'il ne comprenait pas les mots il devait sentir qu'on s'adressait à lui. Je lui mis un saladier plein d'eau devant l'évier et me couchai après avoir enfilé un pyjama. Ma chambre était minuscule et il n'y avait guère de place, sauf pour tourner autour du lit, de sorte que quand j'y étais je n'avais guère d'autre choix que de me coucher.
Bien sûr, dès que je fus au lit il y sauta et vint s'allonger sur mes pieds. Je tentai de le repousser, de le faire redescendre mais il était têtu et me resistait en grognant pour me montrer que c'était lui qui commandait et que je devais accepter sa présence sur le lit. Je commençais à être vraiment embêté et ne savais plus comment m'y prendre pour le faire obeïr. A ce moment je fus surpris par un étrange phénomène : en le regardant j'avais l'impression qu'il s'était mis à grossir. Il ne faisait plus la taille du minuscule petit chien que j'avais trouvé dans la rue, mais avait dépassé celle d'un grand caniche et continuait à enfler, gonfler, grossir de tous les côtés, par devant, par derrière, par dessus et dessous, si bien qu'en très peu de temps il occupa tout le lit. Il avait atteint puis dépassé la taille d'un Saint-Bernard, ressemblait désormais à un veau et continuait de grossir encore. Moi j'étais dans mon lit, couché sous lui et je ne savais pas par quel miracle je n'étais pas écrasé par son poids . A force de grossir il avait fini par toucher les murs de la chambre, par toucher le plafond et il n'y avait plus un espace qui ne fut occupé par sa masse énorme. Moi j'étais en train d'étouffer, je n'arrivais plus à respirer ; ses poils pénétraient dans ma bouche, dans mon nez et je me débattais comme je pouvais pour essayer de le repousser. A ce moment là il écrasa l'ampoule qui brillait au plafond, il y eut une petite explosion et je me retrouvai assis dans mon lit en proie à une angoisse incommensurable. Je mis quelques instants à reprendre mon calme et réalisai que je venais de m'éveiller d'un cauchemard ; il n'y avait pas, il n'y avait jamais eu de chien. Je restai assis ainsi pendant quelques minutes, les pieds pendant du lit vers le sol et tout à coup je vis sur la moquette les quelques morceaux de verre de l'ampoule brisée.

Conférence agricole

Projet agricole:
( conférence )

... « A part ceci je m'occupe, comme vous le savez, d'activités diverses. En ce moment je mets la dernière main à un projet que je vais présenter bientôt au gouvernement et qui aura pour but d'aider le monde agricole.
Personne ne l'ignore, l'agriculture est un métier difficile, principalement parce que la terre est basse. Alors j'ai conçu un système de vérins hydrauliques mus par l'énergie solaire qui permettrait de relever la surface du sol d'un mètre. Une grande difficulté de cette entreprise tient en ce que la surface colle au fond. Un appareil fonctionnant sur le principe du fil à couper le beurre et actionné par un jeu de tringles relié aux vérins hydrauliques permettrait de contourner cette difficulté. De plus, l'espace ainsi dégagé entre le fond et la surface permettrait de stocker des céréales ou des hydrocarbures achetés aux moments où les cours sont les plus bas et mettrait définitivement le pays à l'abri d'un certain nombre de mauvaises surprises. Les économies ainsi réalisées suffiraient à amortir le coût des travaux de relèvement du sol et les revenus des brevets déposés par le premier pays à se lancer dans cette grande aventure lui feraient occuper une position dominante et d'avant garde dans le domaine de l'ingénierie des grands travaux... »

Merci de votre attention

23/11/2004

Conte dans les nuages

Conte dans les nuages






C'était en avril 1944. Mon père revenait d'une mission de bombardement dans la Ruhr. Le soleil, qui se levait dans son dos, lui indiquait qu'il était dans la bonne direction et qu'il filait droit vers l'Angleterre. En pleine bagarre, une balle, venue d'un chasseur allemand, avait traversé son tableau de bord et avait coupé toute vie à ses instruments. Le chasseur avait disparu, sans doute abattu par un autre appareil de l'escadrille des Forces Françaises Libres à laquelle mon père appartenait. Lui avait continué tout droit, encore et encore, pour échapper à cette mort qui le poursuivait. Et puis il s'était retrouvé seul dans le ciel libre au moment où le jour se levait. Il ne savait pas très bien où il était, mais savait qu'il n'avait qu'à voler vers l'ouest et finirait bien par atteindre la côte et la mer, et de là, l'Angleterre. Il ne voyait pas le sol car il volait au dessus des nuages. Ne s'étant, pour sa mission, pas enfoncé profondément au coeur de l'Allemagne, il savait qu'en moins d'une demi-heure il serait au dessus de la mer, hors d'atteinte de la DCA allemande. Son moteur ronronnait gentiment, et n'eut été cette panne d'instruments qui le privait de toute position, d'altimètre, de vitesse mais aussi de radio, il aurait été tout à fait rassuré. Mais il s'était déjà trouvé dans la même situation et n'avait pas eu de mal à rentrer. Dans quelques temps il pourrait redescendre au dessous des nuages et voler à vue jusqu'à se poser sur n'importe quel aérodrome anglais. Pour le moment cette couche cotonneuse le protégeait et il n'avait qu'à voler en se fiant au soleil. De temps en temps il voyait de petits nuages qui explosaient assez loin de lui. En bas, les allemands, qui l'entendaient sans le voir, devaient enrager et tirer au hasard. Bientôt, ces témoignages de la DCA allemande disparurent dans son dos. Il devait avoir franchi les ultimes lignes de défense qui auraient pu lui couper la route du retour. Soudain il entendit son moteur qui changeait de régime. Cela dura quelques secondes et puis tout s'arrêta. Il n'avait plus de carburant ; la balle qui avait brisé ses instruments devait aussi avoir endommagé son arrivé d'essence et le réservoir s'était vidé à son insu. Son avion commença à piquer du nez et à se rapprocher du sol. Il leva la main au dessus de sa tête et déverrouilla la poignée de sécurité du cockpit de plexi-glass. Celui-ci, chassé par la force du vent, s'arracha dans un bruit de tonnerre. Il avait, au cours de ses entrainements, mille fois répété ces gestes et savait parfaitement ce qu'il avait à faire. Il défit son harnais de sécurité, et, se cramponnant au bord de l'appareil avec le vent qui lui fouettait le visage, il se laissa glisser le long de la carlingue de l'avion. Le moteur était coupé et il vit l'appareil qui s'éloignait en silence. Il n'entendait que le bruit du vent qui mugissait dans ses oreilles.
Il tira la poignée de commande d'ouverture de son parachûte et rien ne se passa. Il tira encore une fois, deux fois, trois fois, il ne se passait toujours rien. Il essaya avec son parachute ventral, plus petit, qui ne devait servir qu'en cas d'extrême urgence car il freinait moins et son utilisation était dangereuse, mais rien ne se passa là non plus. Il devait y avoir eu un problème à l'atelier de pliage et c'était tombé sur lui. Cela arrivait quelques fois, mais les pilotes étaient rarement là pour le raconter. Calculant rapidement à quelle altitude il devait voler quand son moteur s'était arrêté, il comprit que sa chute durerait moins d'une minute. Un corps qui tombe dans le vide atteint une vitesse stablisée de deux-cent-cinquante kilomètres heures. Chutant depuis une altitude de quatre mille mètres il en avait à peu près pour une minute. La minute la plus longue - et aussi la plus courte - de sa vie de jeune aviateur. Il avait à peine vingt ans et n'avait jamais songé que les choses pouvaient se terminer ainsi ; il s'attendait à mourir, bien sûr, mais dans une grande explosion au cours d'un combat aérien, pas ainsi dans une chûte inéluctable. Il revit son enfance en Lorraine et puis très vite sa fuite à seize ans pour échapper à la mobilisation dans l'armée allemande. Il était allé en Espagne, avait été interné là-bas dans un camp de concentration, puis, parlant anglais, il s'était fait passer pour un américain. Les espagnols renvoyaient les français échappés, à plus forte raison les lorrains et les alsaciens qui étaient considérés comme des déserteurs de l'armée allemande. Le consul des Etats-Unis, qui passait là à la recherche de ses compatriotes - C'était en mille neuf cent quarante et un et les américains n'étaient pas encore entrés dans la guerre - vit tout de suite à qui il avait affaire et le prit sous sa protection. De là mon père passa en amérique et rejoignit les Forces Françaises Libres en angleterre.
Il songea à Gladys, sa jeune épouse anglaise qui lui avait donné un enfant. Ils étaient tous les deux à peine plus que des adolescents quand ils s'étaient rencontrés et dès leurs premières amours Gladys s'était trouvée enceinte. Le père de la jeune fille, au début, avait été furieux, surtout que ce fut avec un de ces "frenchies" qui avaient été vaincus, avaient capitulés et avaient laissé l'Angleterre se battre seule contre la barbarie hitlerienne. Puis, avec le temps, comme il aimait sa fille, il avait accepté qu'elle se maria avec son diable de frenchie. Comme c'était encore le début de la guerre et que les Forces Françaises étaient seulement en train de se former et ne participaient encore à aucune opération, les deux jeunes époux vivaient dans la maison des parents de Gladys et mon père rentrait tous les soirs.
Soudain, dans sa chûte, il traversa la couche de nuages. Il vit qu'il était au dessus de la mer. Il n'y avait aucune trace de son avion qui avait du continuer plus loin, en vol plané, avant de s'abîmer dans les flots. Pour lui cela ne faisait aucune différence. Mer ou terre, à la vitesse à laquelle il allait, la surface de l'eau aurait la solidité d'un mur et son corps serait disloqué au premier contact. Il avait froid, le vent qui entrait dans son blouson le réfrigérait. Il hésita entre se rouler en boule pour se protéger de la température et accélèrer sa chûte sans issue ou, au contraire, ouvrir son corps à plat pour se ralentir et se donner quelques secondes de vie supplémentaires. En bas il voyait des bateaux, des escorteurs de la Royal Navy. Il ne devait pas être loin des côtes anglaises et son parcours allait s'arrêter là.
Il repensa à Gladys, sa jeune épouse et à leur enfant. Peut-être après tout sa mort était elle normale. Il n'aurait personnne pour le regretter et c'était finalement bien que sa vie s'arrêta là. Gladys et son fils avaient été tués dans un bombardement alors qu'il était aux Etats-Unis en formation de pilote. Il avait reçu un courrier de son beau-père qui lui annonçait la triste nouvelle. Quand il était rentré en Angleterre, quelques mois plus tard, il n'avait pu qu'aller se recueillir sur leur tombe. Il avait l'impression que sa vie s'était terminée ce jour là. Après, les missions au dessus de la France ou de l'Allemagne s'étaient enchaînée les unes après les autres. Il prenait tous les risques et était considéré comme un héros, mais ce que personne ne savait c'est que son énergie n'était que celle du désespoir et qu'il avait à la fois envie de tuer et de mourir, et s'il restait en vie, c'était simplement pour pouvoir continuer à tuer encore.
En bas, il vit les bateaux qui grossissaient, la mer qui se rapprochait. Il n'en avait plus que pour quelques secondes. Il n'avait plus rien à regretter. Sa vie avait été rapide et courte, mais tous les jours il y avait des milliers de personnes qui mouraient à cause de cette guerre. Il faisait simplement partie du lot et dans quelques jours tout le monde aurait oublié son existence.
Soudain il sentit une secousse violente et une douleur vive qui lui déchirait les aisselles. Sa chûte se ralentit brutalement et il sentit son corps qui se balançait au bas du parachûte qui venait de s'ouvrir. Tout repartait.


20/11/2004

Soupe au génie

Soupe au génie:

Prenez un génie, pas trop gros, mais pas trop petit et une cocotte, plus grande que le génie, mais pas trop; si la cocotte était trop grande le génie pourrait se sentir seul, et il est mauvais que les génies se sentent seuls. Quand la cocotte est bien chaude jetez y le génie tout vivant, puis, en lui mentant, faites lui croire qu'il peut partir. ( Mais attention, il est difficile de mentir aux génies! ) Quand il est parti, faites le revenir en lui disant que vous l'invitez à une sauterie. En revenant il sautera dans la cocotte, vous verrez, c'est très drôle! Quand il fumera par les oreilles mouillez le de vin de palmes académiques puis parfumez d'une couronne de lauriers. ( Il est important de faire ces opérations avant la mort du génie. ) Quand le génie est attendri, ramolli, mais qu'il frémit encore, allez le déguster place de la Bastille ; tout en haut de la colonne une place vide vous attend.

La contorsionniste mongole et le sumo japonais

La contorsionniste mongole et le sumo japonais:

S'il la pénètre il la transperce. Elle est toute petite, toute souple, aux grâces enfantines et au corps disloqué par les années d'exercice. Lui, énorme, grand, gros, puissant, le regard jovial d'un enfant repu qui ne sait jouer qu'en poussant du ventre.
Il la prend dans ses mains et l'approche de sa bouche souriante. Il la lèche, la suce, l'aspire; elle se recroqueville et se vide entre ses lèvres. Lui, gourmand, il la dévorerait. Elle, petite poulette aux os épars, objet trop léger au vent d'une tornade, subit son ardeur jusqu'à presque disparaître et oublier qu'elle existe. Mais voilà le miracle: elle, si petite, si frêle, devient réceptacle de ce grand corps buffalin et dans le relâchement de la chair abeille butineuse de miel. Pendant un instant ils ont l'âge de l'univers et oublient qu'ils ne sont que ses enfants.

19/11/2004

Le dauphin, conte d'hiver

Conte d'hiver






C'était hier. J'étais allé faire un tour à la plage histoire de respirer quelques minutes le vent glacé qui soufflait du nord. Du haut de la dune, de là où s'arrêtait la route, je voyais les rouleaux gris de la marée qui montait et envahissait cette grève mélangée de sables et de vases qui s'étend depuis Saint Jean jusqu'au fond de la baie. Sur le bord de la plage on voyait des traces de chevaux qui étaient venus s'entraîner là plus tôt dans la matinée et que l'on faisait galoper dans le sable mou pour leur fortifier les membres.
J'enfilai une paire de bottes en caoutchouc que je gardais toujours dans le coffre de la voiture et je descendis vers l'eau. J'aime l'eau ; comme il y a des incendiaires qui sont fascinés par le feu, je suis fasciné par l'eau. Je n'ai jamais provoqué d'inondation mais chaque fois que je vois des prés envahis par une rivière je suis en extase devant la beauté du spectacle. Le moindre étang, la vue d'un canal, le cours sinueux d'une rivière sont des images qui me ravissent ; alors la mer, cette étendue vivante, magique et d'une force incommensurable, je pourrais rester des heures à la regarder, à l'écouter, la sentir.
La marée montait rapidement. Les petites vagues frisées d'écume courraient les unes après les autres et cherchaient les moindres creux de ruissellement dans lesquels elles pourraient avancer encore un peu plus vite. Souvent on dit que dans la Baie la marée avance à la vitesse d'un cheval au galop ; ce n'est jamais vrai et c'est sans doute quelque poète à la recherche d'une image forte qui est à l'origine de cette légende que les habitants des villages côtiers se plaisent à répéter pour impressioner les touristes. Néanmoins c'est toujours une vision étonnante que cette masse d'eau qui parait sans limite et se déplace sans cesse avec une régularité d'horloge.
Soudain je vis une forme sombre qui bougeait lentement entre deux eaux à quelques dizaines de mètres de moi. Je pensais tout de suite à un baigneur à cause de la forme allongée et de la masse du corps que j'entrevoyais de loin, mais je réfléchis que ce n'était pas possible en cette saison ; cela devait être une sorte de gros poisson qui s'était aventuré en ces eaux peu profondes. Je suis habitué à voir des phoques dans la Baie, soit lors de mes promenades en bateau, soit directement depuis le rivage quand ils viennent pêcher en certains endroits. On voit en général surgir une tête ronde qui regarde autour d'elle avec un air étonné, inspecte le paysage et se donne le temps de respirer avant une nouvelle plongée. Mais on ne voit jamais le corps des phoques s'ils ne sont pas étendus sur le sable à se reposer. Là, manifestement, ce n'en était pas un ; c'était d'ailleurs un plus gros animal dont la présence était complètement inhabituelle dans la région. L'eau, qui menaçait de passer par dessus mes bottes à chaque vaguelette, m'empêchait d'approcher plus près, mais l'animal lui même venait inexorablement vers le rivage et au bout d'un moment je vis clairement qu'il s'agissait d'une sorte de dauphin.
J'avais souvent vu à la télévision des reportages sur ces cétacés qui, pris d'une sorte de folie ou désorientés par un parasite ou une maladie qui les privait de leur sens de l'orientation, se jetaient sur les plages et allaient ainsi à une mort certaine. Parfois, des volontaires qui se trouvaient là réussissaient, à force de d'entêtement et de persuasion à les faire rebrousser chemin et repartir vers le large. Cela réussisait rarement, mais parfois cela marchait ; il suffisait peut-être de temps en temps d'une intervention extérieure pour que leurs sens reviennent, un peu comme ces très jeunes enfants victimes d'un cauchemard contre lequel les parents ne peuvent rien faire et que la simple venue d'un médecin suffit à appaiser. Je m'avançais vers l'animal afin de tout tenter pour lui venir en aide. Je sentis aussitôt l'eau glacée envahir mes bottes et remonter le long de mon pantalon jusqu'à mi-cuisse.
C'est en février que la mer est la plus froide, qu'elle a perdu lentement toute la chaleur quelle avait emmagasiné pendant la belle saison et qu'elle n'a pas encore vu de belles journées qui lui permettraient de se réchauffer. De surcroît, le vent du nord qui soufflait était glacial et je compris très vite que je ne pourrais pas rester longtemps dans cette position. Je m'approchai du dauphin jusqu'à le toucher et me frottai contre lui afin de lui faire sentir ma présence. Il se tourna sur le côté et je vis un petit oeil étonné qui me regardait. Il n'était pas effrayé et je ne sentais pas non plus en lui d'agressivité. Je le carressai un peu puis, le prenant à bras le corps, j'essayai de le faire changer de direction. L'animal se débattit et m'échappa en un seul coup de queue. Il se rapprochait de plus en plus du rivage. Je revins près de lui et tentai, en faisant obstacle de mon corps, de lui interdire le chemin de la plage. Il était vigoureux et je dû bientôt entamer une lutte au corps à corps pour tenter de le faire changer de direction. Vu le peu de profondeur de l'eau à l'endroit où nous étions son ventre devait certainement toucher le sable ce qui lui ôtait une partie de sa force et m'aidait dans mon travail ; mais la mer était toujours en train de monter et le front où nous menions cette lutte pacifique reculait sans cesse. Je pensai que tant que nous serions à marée montante j'aurais une chance de lui faire rebrousser chemin, mais que dès que le flux s'inverserait il serait beaucoup trop lourd pour que je puisse faire quelque chose s'il arrivait à s'échouer sur la grève. Je n'avais pas non plus le temps d'aller chercher de l'aide : quitter la plage, aller à ma voiture qui se trouvait à près d'un kilomètre et de là au village où il me faudrait encore trouver des gens disponibles et intéressés au sauvetage d'un dauphin, ce n'était même pas la peine d'y songer. Encore en été il y aurait eu des touristes ou des vacanciers qui auraient été heureux de venir me prêter main forte dans cette aventure, mais à cette heure ci, en cette saison, il ne restait au bourg que des personnes agées qui auraient été incapables de la moindre aide quelle que fut leur bonne volonté. J'étais seul, irrémédiablement seul dans cette lutte contre la mort de cet animal obstiné qui s'entêtait à se jeter sur la plage. Je commençais à greloter et à me demander si ce que je faisais n'était pas complètement vain devant la volonté qu'affichait le dauphin. Mais chaque minute était une minute de gagnée et si je réussissais à suffisament l'agacer il finirait peut-être par repartir dans l'autre sens. Soudain je vis avec effroi que la mer avait céssé de monter. Encore quelques instants et elle entamerait son reflux et c'en serait alors fini de ce noble poisson si je n'avais pas réussi à lui faire faire demi-tour. Je redoublai d'efforts pour l'empêcher de s'échouer et le maintenir dans l'eau. C'était un travail exténuant dans cette mer gelée. J'étais maintenant entièrement trempé, j'avais l'impression que mille aiguilles me pénétraient le corps et je commençais à sentir un grand froid intérieur qui me disait clairement que je ne pourrais pas continuer longtemps à rester ainsi dans l'eau. Je sentais venir le vent désolé de la défaite en même temps que mes forces commençaient à m'abandonner.
Soudain j'entendis des claquements secs et répétés qui venaient du large. Je levai la tête et je vis, à quelques dizaines de mètres de là, encore en eau suffisament profonde, un deuxième cétacé qui venait vers moi. Mais celui ci n'avait pas du tout le même comportement calme et résolu. Au contraire, il allait et venait le long de la plage sans s'approcher trop du rivage et lançait des appels affolés en faisant claquer son bec et en poussant de petits cris pointus. Que se passa-t-il alors réellement dans l'esprit de mon dauphin ? Je l'ignore, mais dès ce moment là il marqua une hésitation dans les mouvements qu'ils faisait pour échapper à ma prise. Il était lourd, et je ne réussissais pas véritablement à le tirer du sable pour le refouler vers le large, mais de lui même, en quelques soubressauts, il regagna la mer et rejoignit son congenère qui l'appelait. Je les vis se frotter amoureusement l'un contre l'autre pendant quelques instants puis ils disparurent dans les vagues sans plus se retourner.

7/2/03

ce_n_est_pas_copacabana_.jpg